Un écran, trois questions. Pas de consultation en face-à -face. Pas de stéthoscope. Juste un algorithme qui décide si vous avez besoin d’un antibiotique ou d’une crème. Depuis le 5 octobre, dans l’Utah, une intelligence artificielle nommée Sense.ly (développée par Ada Health) peut prescrire des traitements contre l’acné sans qu’un humain ait jamais posé les yeux sur votre peau. Officiellement, c’est une avancée. Officieusement, ça sent le coup de force. Et ça pose une question plus large : si une machine peut remplacer un médecin pour un problème aussi banal que des boutons, où s’arrête la délégation ? Et surtout, qui en assume la responsabilité quand ça dérape ?
L’Utah, laboratoire à ciel ouvert
L’État américain a toujours eu un penchant pour les expériences audacieuses. Prohibition ? Ils l’ont testée en premier. Marijuana médicale ? Ils ont ouvert la voie. Maintenant, c’est au tour de l’IA médicale. Le gouverneur Spencer Cox, un républicain conservateur, a signé le décret en fanfare : « Nous sommes à l’avant-garde de l’innovation ». Traduction : l’Utah se positionne comme le terrain de jeu idéal pour les startups tech, avec des règles moins strictes que dans le reste du pays. Résultat, des entreprises comme Sense.ly peuvent tester leurs outils sans trop de contraintes. Pour l’instant, le champ d’action est limité : uniquement l’acné, uniquement pour les patients de 12 ans et plus, et uniquement si l’IA est convaincue à 90 % que le diagnostic est bon. Mais où s’arrête la limite ?
Un diagnostic à 90 % de confiance, c’est suffisant ?
Les partisans de l’IA médicale sortent les chiffres. Selon une étude publiée dans JAMA Dermatology en 2022, les algorithmes de diagnostic cutané ont une précision de 86 à 95 %, soit presque aussi bien qu’un dermatologue. Sauf que personne ne parle des 10 à 15 % d’erreurs. Un patient qui souffre d’un eczéma sévère et qui se fait prescrire un antibiotique pour son acné ? Un cas rare ? Peut-être. Mais quand on parle d’IA, les erreurs ne sont pas anecdotiques : elles se multiplient à l’échelle. Et dans l’Utah, personne ne sait encore combien de prescriptions ont été mal orientées depuis octobre.
Le vrai problème : la responsabilité
Imaginez que l’IA se trompe. Qui est coupable ? Le développeur ? L’État qui a donné son feu vert ? Le patient qui a cru à une solution magique ? Aux États-Unis, la jurisprudence est floue. En 2018, un homme est mort après qu’un algorithme d’un hôpital de Malibu ait recommandé une dose mortelle de morphine. Le tribunal a rejeté la plainte, estimant que « la machine n’est pas responsable ». Aujourd’hui, avec l’Utah, on franchit un cap : l’IA ne se contente plus de suggérer, elle décide. Et si quelque chose cloche, qui paie ?
Les médecins, déjà sur la sellette
Les dermatologues ne sont pas ravis. « Une IA peut analyser des images, mais elle ne comprend pas le contexte social, émotionnel ou culturel d’un patient », explique Dr. Amy McMichael, présidente de l’American Academy of Dermatology. Traduction : un ado timide qui cache ses boutons par honte ne dira pas la même chose à une machine qu’à un humain. Résultat ? Des diagnostics biaisés, des traitements inadaptés. Et pendant ce temps, les assurances adorent : moins de médecins, moins de coûts. Les patients, eux, y gagnent-ils vraiment ?
Ce qui se passe quand on externalise la santé
L’Utah n’est qu’un début. D’autres États, comme la Floride ou le Texas, étudient des modèles similaires pour des problèmes plus graves (diabète, hypertension). En Europe, la Commission européenne a encadré l’usage de l’IA médicale dans le règlement AI Act, mais aux États-Unis, c’est la loi du Far West. Pas de régulation forte, pas de trace des erreurs, pas de transparence sur les données utilisées pour entraîner ces algorithmes. Et surtout, pas de débat public. « On nous vend l’IA comme une solution miracle, mais personne ne nous explique les risques », grogne une patiente de Salt Lake City, qui a obtenu sa prescription en ligne sans savoir que c’était une machine qui avait décidé.
La vraie question : et après ?
Si une IA peut prescrire pour l’acné, demain elle pourra le faire pour une appendicite ? Un cancer ? Les lobbies tech poussent à l’accélération, les États suivent, et les patients, eux, sont souvent trop soulagés de trouver une solution rapide pour poser des questions. Pourtant, une chose est sûre : quand une machine remplace un médecin, ce n’est pas juste une question de technologie. C’est une question de confiance. Et de savoir qui, au final, vous soigne vraiment.
Le dernier mot
L’Utah a ouvert la porte. Reste à voir si les autres États la franchiront. Une chose est certaine : dans dix ans, vos enfants ne consulteront peut-être plus un médecin pour un bouton. Ils parleront à une IA. La question n’est pas de savoir si c’est une bonne idée. Mais qui, le jour où ça dérape, sera prêt à en assumer les conséquences.