La RCA, terrain de jeu pour la polio
La République centrafricaine, c'est le chaos organisé. Un pays où les routes sont des pistes de boue, où les hôpitaux manquent de tout, et où les équipes médicales se font kidnapper. En 2023, l'OMS a confirmé 12 cas de polio dans le pays. Douze. Assez pour rappeler que la maladie est toujours là, tapie dans l'ombre. Pourtant, personne ne panique. Personne ne lance d'alerte mondiale. Pourquoi ? Parce que la polio, ça fait peur, mais ça ne fait plus peur assez. Pas comme Ebola. Pas comme le choléra. La polio, c'est le mal silencieux. Celui qu'on vaccine sans trop y penser, celui qu'on oublie quand les chiffres baissent.
Et puis, il y a le contexte. La RCA, c'est la guerre civile permanente. Les rebelles du RPRC, les ex-Séléka, les milices locales… Les populations fuient, les centres de santé ferment, et les vaccins ? Ils arrivent en retard. Ou pas du tout. En 2021, une campagne de vaccination contre la rougeole avait été annulée dans le nord du pays à cause des combats. Résultat : des milliers d'enfants non protégés. La polio, c'est pareil. Elle profite des vides.
L'Unicef, lui, parle de « couverture optimale ». Un joli mot pour dire qu'ils veulent vacciner le plus possible. Mais optimale, ça veut dire quoi, concrètement ? Ça veut dire qu'on vise 95 % des enfants. Sauf que 95 %, en RCA, c'est déjà un miracle. Parce que 5 %, c'est déjà des milliers de gamins laissés pour compte. Des milliers de gamins qui, un jour, pourraient attraper la polio. Et puis, la propagation du virus, ça ne suit pas les statistiques. Un seul enfant non vacciné dans un village, et le virus peut tout faire péter.
Le piège des campagnes massives
Deux millions cinq cent mille. Le chiffre est impressionnant. Surtout quand on le compare aux 376 000 enfants vaccinés en 2020. Mais attention : une campagne massive, ça ne veut pas dire une campagne efficace. En 2017, le Pakistan avait lancé une méga-campagne de vaccination contre la polio. Résultat ? Le virus a resurgi en 2019, plus fort que jamais. Pourquoi ? Parce que les populations se sont lassées. Parce que les vaccinateurs se sont fait menacer. Parce que le virus a muté.
En RCA, le problème, c'est la logistique. Comment vacciner 2,5 millions d'enfants dans un pays où les routes sont coupées pendant des mois ? Où les centres de santé sont souvent des tentes ? Où les soignants touchent des salaires de misère ? L'Unicef parle de « partenariats avec les communautés locales ». Très bien. Mais les communautés locales, en RCA, c'est souvent des chefs de village armés jusqu'aux dents. Des gens qui ne voient pas l'intérêt de laisser entrer des étrangers avec des seringues.
Et puis, il y a la méfiance. La polio, pour beaucoup de Centrafricains, c'est une maladie lointaine. Comme le sida dans les années 1980 en Europe : on en parlait, mais ça ne concernait pas eux. Résultat ? Les parents refusent le vaccin. En 2022, dans la préfecture de Ouham, 30 % des familles ont boycotté une campagne contre le choléra. La polio, c'est la même histoire.
Ce que personne ne dit sur les vaccins
L'Unicef, c'est un organisme sérieux. Ils font leur travail. Mais leur travail, c'est aussi de vendre l'image d'une mission accomplie. Or, en RCA, la réalité est moins rose. Prenez Bangui, la capitale. En théorie, c'est là que les vaccins arrivent en premier. En pratique, les centres de vaccination sont souvent vides. Pourquoi ? Parce que les gens ont peur. Parce que les rumeurs courent : « Les vaccins, c'est pour contrôler la population. » Parce que l'État centrafricain est si faible que même les fonctionnaires ne croient plus en ses propres programmes.
Et puis, il y a le problème des stocks. Les vaccins contre la polio, ça se conserve à +2°C. Pas de frigo ? Pas de problème, dit l'Unicef. On utilise des glacière avec des accumulateurs. Sauf que les accumulateurs, ça se déchargent. Et les vaccins, ça ne se réchauffe pas. Résultat : des doses jetées à la poubelle. Des enfants non protégés.
En 2023, une étude de l'OMS a révélé que 12 % des vaccins contre la polio distribués en Afrique subsaharienne étaient impropres à la consommation à cause de la chaîne du froid brisée. Douze pour cent. Assez pour faire douter. Assez pour se demander si, derrière les chiffres, il n'y a pas une réalité bien plus sombre.
La polio, c'est comme le terrorisme : ça revient toujours
La bonne nouvelle, c'est que la polio recule. La mauvaise, c'est qu'elle ne disparaît jamais vraiment. En 2024, l'Afghanistan a connu une résurgence du virus. Le Nigeria aussi. La RCA, avec ses 2,5 millions d'enfants à vacciner, est sur la liste des pays à risque. Mais personne ne s'en émeut. Pourquoi ? Parce que la polio, c'est une maladie des pays pauvres. Une maladie qu'on soigne avec des milliards de dollars de vaccins importés. Une maladie qu'on oublie quand les caméras sont ailleurs.
Pourtant, la polio, c'est un marqueur. Un marqueur de l'échec des systèmes de santé. Un marqueur de la pauvreté. Un marqueur de l'incapacité des États à protéger leurs populations. En RCA, vacciner 2,5 millions d'enfants, c'est bien. Mais c'est insuffisant. Parce que tant que les routes ne seront pas sécurisées, tant que les centres de santé ne seront pas équipés, tant que les populations ne feront pas confiance aux autorités, la polio reviendra. Toujours.
Et après ?
L'Unicef a un plan. Un beau plan. Avec des chiffres, des dates, des objectifs. Mais les plans, en RCA, ça se déchire vite. La vraie question, ce n'est pas « Comment vacciner 2,5 millions d'enfants ? ». C'est « Comment faire en sorte que ces vaccins servent à quelque chose ? ».
Parce que vacciner, c'est bien. Mais éradiquer la polio, c'est autre chose. Et pour ça, il faut plus que des campagnes. Il faut de l'argent. Il faut de la volonté politique. Il faut que les donateurs ne se lassent pas. Il faut que les populations comprennent. Il faut que les États africains arrêtent de dépendre des ONG pour soigner leurs enfants.
En 2025, l'Unicef va vacciner. C'est déjà ça. Mais la polio, elle, ne compte pas. Elle attend. Elle guette. Et elle reviendra.
Comme toujours.