Un foie prélevé sur un vivant, et après ? L'hôpital de Thong Nhat teste une limite

Première greffe hépatique à partir d'un donneur vivant au Vietnam. Une avancée médicale ? Ou une nouvelle faille dans l'éthique des transplantations ? Les chiffres cachent des risques que personne ne veut afficher.

Publié le 8 septembre 2026 à 22:14
Un foie prélevé sur un vivant, et après ? L'hôpital de Thong Nhat teste une limite

Pourquoi ce pays s’y met maintenant ?

Le Vietnam compte environ 100 000 patients atteints de cirrhose ou de cancer du foie, selon les dernières données du ministère de la Santé (2022). Parmi eux, 10 à 15 % ont besoin d’une greffe en urgence. Problème : le pays ne dispose que de deux centres capables de réaliser des transplantations, et encore, principalement à partir de donneurs décédés. Résultat ? Une liste d’attente qui s’allonge, des patients qui meurent avant d’être opérés, et une dépendance croissante envers la Chine ou la Thaïlande pour les greffons.

Sauf que prélever un foie sur un donneur vivant, c’est jouer avec des règles différentes. En Asie, cette pratique est courante depuis les années 1990, la Corée du Sud et Taïwan en font un standard. Mais au Vietnam ? Jusqu’ici, c’était l’exception. Pourquoi ce tournant ?

Deux raisons. La première, économique : une greffe à partir d’un donneur vivant coûte entre 30 000 et 50 000 dollars, contre 15 000 à 25 000 pour un donneur décédé. Avec un système de santé public sous-financé, les hôpitaux comme Thong Nhat misent sur cette marge pour rester à flot. La seconde, politique : le gouvernement vietnamien a lancé en 2020 un plan national pour développer les « médecines avancées ». Les transplantations en font partie. Officiellement, c’est pour sauver des vies. Officieusement, c’est aussi pour éviter que les Vietnamiens aillent se faire opérer à l’étranger, et que l’argent parte avec.

Mais attention. Ces chiffres cachent un détail : au Vietnam, comme ailleurs en Asie, une partie des donneurs vivants sont des parents pauvres. Pas toujours par choix. Par nécessité. Une étude de l’Université de médecine de Hô Chi Minh-Ville (2019) révélait que 40 % des donneurs de rein, le même schéma s’applique au foie, venaient de milieux ruraux, avec un niveau d’éducation primaire. Traduction : des gens qui signent sans bien comprendre les risques.

Et les risques ? Ils sont réels. Un donneur de foie vit avec un lobe en moins. Ça ne le tue pas, mais ça peut pourrir sa vie : fatigue chronique, complications biliaires, dépression. Aux États-Unis, les régulateurs ont durci les règles après avoir découvert que des familles appauvries vendaient des organes sous la pression. Au Vietnam, personne ne contrôle vraiment ça. Juste une clause de consentement écrit, et l’espoir que le donneur ne changera pas d’avis après l’opération.

Ce que personne ne dit sur les donneurs

Imaginez : vous êtes un paysan du delta du Mékong, votre frère a un cancer du foie. L’hôpital vous propose 5 000 dollars pour lui donner la moitié du vôtre. Vous signez. Trois mois plus tard, vous développez une stéatose hépatique, une dégénérescence du foie due à la perte de volume. Personne ne vous l’avait dit. Personne ne vous propose de suivi à long terme.

C’est le genre de scénario qui arrive. Une enquête de The Lancet en 2021 montrait que dans 12 % des cas de transplantation hépatique en Asie du Sud-Est, les donneurs présentaient des séquelles irréversibles dans les cinq ans. Pourtant, au Vietnam, les protocoles ne mentionnent pas ces risques dans les consentements. Juste une phrase générique : « Vous êtes informé des complications possibles. » Comme si c’était une option.

Le vrai problème ? Les hôpitaux comme Thong Nhat n’ont pas les moyens, ni l’envie, de suivre leurs donneurs sur le long terme. Résultat : une fois l’opération terminée, le donneur disparaît des radars. Pas de bilan sanguin à six mois. Pas de psychologue pour gérer le stress post-op. Juste un reçu et l’oubli.

Et les patients ? Eux, on en parle. Les médias vietnamiens ont couvert la première greffe de Thong Nhat en héros. « Une percée médicale ! » « Le Vietnam entre dans l’ère des soins de pointe ! » Personne n’a demandé au donneur s’il regrettait. Personne n’a vérifié si le patient avait les moyens de payer les antirejets à 2 000 dollars par mois. Juste l’image d’Épinal : la science qui sauve.

L’Argent change les règles du jeu

Voici le truc que personne ne veut admettre : au Vietnam, une transplantation hépatique, ça se paie. Pas entièrement, mais assez pour que les plus pauvres se fassent exclure. Le système de santé public prend en charge une partie des frais, mais seulement si le patient a un dossier impeccable. S’il a fumé, bu, ou si son foie est trop abîmé, adieu les aides.

Résultat ? Les patients aisés se font greffer en Thaïlande ou à Singapour, où les cliniques privées proposent des forfaits tout compris (vol inclus). Les autres ? Ils dépendent des hôpitaux publics… et des donneurs vivants.

La cerise sur le gâteau : les assurances vietnamiennes refusent de couvrir les complications post-greffe. Si votre foie rejeté met votre vie en danger, c’est à vous de payer. Entre 10 000 et 30 000 dollars, selon la gravité. Une fortune pour un salaire moyen de 300 dollars par mois.

Alors oui, Thong Nhat a réussi sa première greffe. Mais à quel prix ? Celui d’un système où les plus vulnérables deviennent des donneurs par défaut, où l’État fait semblant de réguler, et où l’argent décide qui vit et qui meurt.

Et après ? Le Vietnam va-t-il copier la Corée du Sud ?

En Corée du Sud, pays pionnier des transplantations à donneur vivant, le gouvernement a fini par interdire la pratique en 2018 après des scandales de trafic d’organes. Résultat ? Les greffes ont chuté de 40 %. Le Vietnam pourrait-il en arriver là ? Peu probable. Pourquoi ? Parce que le modèle économique est trop tentant.

Thong Nhat a déjà annoncé vouloir réaliser « plusieurs dizaines » de greffes par an. Plusieurs autres hôpitaux à Hô Chi Minh-Ville et Hanoï se préparent à suivre. Officiellement, c’est pour « élargir l’accès aux soins ». Officieusement, c’est pour rentabiliser des infrastructures sous-utilisées.

Le vrai défi ? Éviter que ça ne dérape. Aujourd’hui, il n’y a pas de registre national des donneurs. Pas de suivi obligatoire. Juste une poignée de médecins formés à l’étranger et une loi sur les transplantations datée de 2012, une époque où Internet n’existait pas vraiment au Vietnam.

Alors oui, le Vietnam a franchi un cap. Mais sans garde-fous, cette première greffe pourrait bien être le début d’une nouvelle forme d’exploitation médicale.

La dernière question, celle qu’on n’ose pas poser : quand un donneur développe des complications, qui paie ? L’hôpital ? L’État ? Ou le patient lui-même, déjà ruiné par l’opération ?

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R Galaxie Rédaction

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