Qui décide des frappes et selon quelles règles ?
Les attaques aériennes en Ukraine relèvent de deux logiques distinctes, encadrées par des doctrines militaires mais aussi par des impératifs politiques. Ces opérations s’inscrivent dans une escalade progressive depuis 2022, marquée par l’usage croissant de missiles balistiques et de drones kamikazes. En Ukraine, la riposte passe par des frappes ciblées sur le territoire russe, notamment contre des aéroports, conformément à une doctrine de « guerre asymétrique » visant à perturber les lignes de ravitaillement et les capacités industrielles ennemies.
Les règles de proportionnalité en droit international, notamment celles énoncées dans la Convention de Genève, sont régulièrement invoquées par les observateurs pour évaluer la légitimité de ces frappes. Cependant, leur application reste sujette à interprétation : si les cibles militaires sont théoriquement protégées, les infrastructures civiles comme les gares ou les réseaux électriques sont souvent considérées comme des « atouts stratégiques » par les belligérants. Aucune des parties ne reconnaît explicitement avoir ciblé des civils, mais les bilans humains, comme celui de Dnipro, alimentent les débats sur l’efficacité et l’éthique de ces méthodes.
Chronologie des frappes : une escalade en trois temps
1. Les raids russes du 28 octobre : une salve coordonnée
Ces frappes s’inscrivent dans une tendance observée depuis plusieurs mois : la Russie privilégie désormais des attaques nocturnes et dispersées, réduisant les marges de manœuvre pour les systèmes de défense ukrainiens. Selon des analyses militaires, cette stratégie vise à épuiser les ressources des batteries antiaériennes ukrainiennes, dont le nombre dépend largement des livraisons occidentales.
Les cibles résidentielles, bien que non officiellement revendiquées comme prioritaires, reflètent une réalité opérationnelle : les missiles de croisière et balistiques, moins précis que les drones, ont tendance à dévier de leur trajectoire, augmentant les risques de frappes accidentelles. Les autorités ukrainiennes n’ont pas encore précisé si ces attaques relèvent d’une erreur de guidage ou d’une stratégie délibérée de terreur.
2. Le drone sur la gare de Dnipro : une attaque aux conséquences humaines directes
Dans la même journée, un drone russe a frappé la gare de Dnipro, faisant 14 morts et 14 blessés. Ce type d’attaque, déjà observé à Kramatorsk en juin 2023, illustre une tactique russe consistant à cibler des lieux de rassemblement civil, justifiée par leur rôle présumé dans le transport de troupes ou de matériel. La gare de Dnipro, située dans une zone sous contrôle ukrainien mais proche du front, est un nœud logistique majeur pour les déplacements de civils et de soldats.
Les images des lieux de l’attentat montrent des dégâts localisés, suggérant l’usage d’un drone chargé d’explosifs plutôt que d’un missile. Cette méthode, moins coûteuse et plus difficile à intercepter, est devenue un outil privilégié par Moscou pour contourner les défenses aériennes ukrainiennes, renforcées par les systèmes Patriot et IRIS-T fournis par l’OTAN.
3. La riposte ukrainienne : des drones sur Moscou et Saint-Pétersbourg
Cette opération, revendiquée par le commandement ukrainien, s’inscrit dans une campagne plus large visant à perturber les transports russes, jugés vitaux pour l’effort de guerre. Contrairement aux frappes russes, qui utilisent des missiles de longue portée, les drones ukrainiens, souvent de fabrication artisanale (comme les « drones-lanternes »), reposent sur une logique de saturation : leur nombre et leur faible coût les rendent difficiles à intercepter en masse.
Les conséquences pour les civils russes sont immédiates : les retards accumulés dans les aéroports de Moscou ont affecté des milliers de passagers, dont une partie en déplacement professionnel. À plus long terme, cette stratégie pourrait affaiblir l’économie russe en perturbant les chaînes d’approvisionnement, mais elle expose aussi les populations civiles à des représailles, comme l’ont montré les frappes russes sur des villes ukrainiennes non frontalières.
Qui paie les conséquences de cette escalade ?
Pour les Ukrainiens : une vie sous tension permanente
Les frappes russes ont un impact direct sur la population civile ukrainienne, déjà soumise à des privations depuis l’invasion de 2022. Les quartiers touchés à Tchernihiv ou Krementchouk, villes situées à l’écart du front mais symboles de la résistance ukrainienne, subissent des coupures d’électricité et d’eau, aggravant les difficultés quotidiennes. Selon les Nations unies, plus de 6 millions d’Ukrainiens ont été déplacés depuis le début de la guerre, et les infrastructures médicales, déjà saturées, peinent à absorber les conséquences des attaques.
Les drames humains, comme celui de la gare de Dnipro, soulignent l’impossibilité pour les civils de se protéger efficacement. Les abris anti-aériens, souvent insuffisants ou mal répartis, ne couvrent pas l’ensemble du territoire. Les autorités ukrainiennes appellent régulièrement à la solidarité internationale pour renforcer ces systèmes, mais les livraisons de matériel restent limitées par les contraintes politiques et logistiques.
Pour les Russes : une économie et une image internationale mises à mal
Du côté russe, les frappes ukrainiennes sur les aéroports ont des répercussions économiques immédiates. Le secteur aérien, déjà fragilisé par les sanctions internationales, voit ses pertes s’accumuler : les annulations de vols affectent non seulement les passagers, mais aussi les compagnies aériennes et les partenaires commerciaux de la Russie. À plus long terme, cette stratégie pourrait isoler davantage Moscou sur la scène internationale, alors que la Russie tente de contourner les embargos via des routes alternatives (comme les ports turcs ou iraniens).
Sur le plan symbolique, ces attaques rappellent que la guerre en Ukraine a dépassé les frontières du conflit initial. Cependant, cette stratégie comporte des risques : elle pourrait pousser la Russie à élargir ses cibles en Ukraine, comme l’ont fait les frappes sur les centrales électriques ou les barrages hydroélectriques en 2023.
Les deux camps s’accordent sur un point : la guerre des infrastructures est entrée dans une phase nouvelle
Si les justifications diffèrent, les deux parties reconnaissent implicitement que le conflit a basculé dans une logique de destruction systématique des infrastructures critiques. Pour Kiev, il s’agit de démontrer que la Russie paiera un prix pour son invasion, au-delà des pertes militaires. Pour Moscou, ces frappes visent à affaiblir la capacité ukrainienne à résister, même si les résultats en termes de moral ou de logistique restent incertains.
L’enjeu central n’est plus seulement territorial, mais aussi psychologique : qui tiendra le plus longtemps face à l’épuisement des ressources et à la fatigue des populations ? Les frappes sur les aéroports russes et les gares ukrainiennes montrent que les deux camps ont compris que la guerre se gagne aussi par l’usure de l’adversaire, bien au-delà des lignes de front.
La vraie question, aujourd’hui, n’est plus de savoir qui a lancé le premier missile, mais comment éviter que cette escalade ne devienne ingérable pour les civils des deux côtés.