L'Ukraine forme ses femmes Ă  piloter des drones

Depuis l’invasion russe, Tetiana Guskova entraĂźne des civiles Ă  maĂźtriser les drones. Une rĂ©ponse pragmatique Ă  une guerre oĂč la technologie redĂ©finit les rĂšgles du combat. Mais derriĂšre l’efficacitĂ©, des questions persistent : qui contrĂŽle ces armes ? Et jusqu’oĂč peut-on aller sans devenir soi-mĂȘme une cible ?

Publié le 18 octobre 2026 à 20:08
L'Ukraine forme ses femmes Ă  piloter des drones

Le 12 mars 2022, Ă  Kharkiv, une femme de 34 ans, Olena, ajuste la trajectoire d’un drone DJI Phantom. Elle ne porte pas d’uniforme. Elle n’a jamais tenu une arme de sa vie. Pourtant, ce matin-lĂ , elle vient de repĂ©rer un char russe Ă  800 mĂštres de sa position. Elle transmet les coordonnĂ©es. Deux heures plus tard, un missile frappe. Olena ne sait pas si c’est grĂące Ă  elle. Elle s’en fiche un peu. Ce qui compte, c’est qu’elle a appris Ă  le faire en trois semaines, dans un garage transformĂ© en acadĂ©mie par Tetiana Guskova, une ex-ingĂ©nieure de l’armĂ©e reconvertie en formatrice de civils. « Avant, on nous disait que les drones, c’était pour les mecs en treillis. Maintenant, on voit que n’importe qui peut changer la donne. » Tetiana parle vite, sans sourire. Elle a 48 ans, des cernes sous les yeux et une liste de 120 Ă©lĂšves en attente de formation. Parmi elles, 60 % sont des femmes. Pas par choix militant, mais parce que les hommes, eux, sont souvent dĂ©jĂ  mobilisĂ©s ou morts. La guerre a accĂ©lĂ©rĂ© ce qui aurait pris des annĂ©es ailleurs : l’intĂ©gration des femmes dans des mĂ©tiers de guerre. Pas comme soldats, non. Comme opĂ©ratrices. Comme celles qui, depuis leurs smartphones ou leurs Ă©crans de fortune, guident des drones vers des cibles que l’armĂ©e ne peut plus atteindre seule. « On nous appelle les ‘fantĂŽmes’. Parce qu’on n’a pas de grade, pas de badge. Juste un tĂ©lĂ©phone et un peu de courage. » Olena rit jaune. Elle a perdu son mari en 2021, lors des premiers bombardements. Aujourd’hui, elle pilote pour venger quelque chose. Pas forcĂ©ment la patrie. Juste elle-mĂȘme. ---

Pourquoi l’Ukraine mise sur des civils armĂ©s de drones

En 2022, l’Ukraine a reçu 2 000 drones de combat de la part des États-Unis et de partenaires europĂ©ens (source : Institute for the Study of War, rapport de juin 2023). Trop peu, selon Tetiana. « Les Russes en ont 10 fois plus. Et ils les utilisent comme des mouches Ă  merde : partout, tout le temps. » Le problĂšme ? Les militaires ukrainiens sont saturĂ©s. Les civils, eux, ont du temps. Et des compĂ©tences insoupçonnĂ©es. Les femmes, souvent, parce qu’elles ont moins peur de mourir. « Les hommes calculent. Nous, on agit. » Une Ă©lĂšve, Maria, 29 ans, technicienne en informatique avant la guerre, explique : « Moi, je peux rester 12 heures d’affilĂ©e devant un Ă©cran. Un soldat, non. Il a des ordres, une hiĂ©rarchie. Nous, on improvise. »

Ce n’est pas de l’hĂ©roĂŻsme. C’est de la logique pure. L’Ukraine n’a plus les moyens de former des milliers de soldats. Alors elle forme ceux qui savent dĂ©jĂ  utiliser des outils technologiques : les ingĂ©nieurs, les dĂ©veloppeurs, les Ă©tudiants en robotique. Et surtout, les femmes, parce qu’elles sont moins visĂ©es par les frappes russes. « Les drones, c’est comme Twitter : tout le monde peut tweeter, mais seul un petit nombre sait faire passer un message qui tue. » Tetiana utilise des mĂ©taphores brutales. Elle n’a pas le temps pour les demi-mesures.

Pourtant, le projet a un coĂ»t. Les drones civils (type DJI) coĂ»tent entre 500 et 2 000 euros. Les militaires, eux, valent entre 50 000 et 200 000 dollars. « On vole des camĂ©ras, on bricole des stabilisateurs, on rĂ©cupĂšre des piĂšces dans les dĂ©combres. » Maria montre son atelier : des cĂąbles qui traĂźnent, des Ă©crans de rĂ©cupĂ©ration, un drone Ă  moitiĂ© dĂ©montĂ©. « C’est de la merde, mais ça marche. »

Le vrai problĂšme, ce n’est pas le matĂ©riel. C’est le risque. Chaque pilote civil est une cible. Les Russes savent que ces femmes transmettent des infos en temps rĂ©el. Alors ils les traquent. « On a perdu trois Ă©lĂšves depuis le dĂ©but de l’annĂ©e. Pas en combat. En civil. Parce qu’ils savaient trop de choses. » Tetiana ne pleure pas. Elle serre les poings. « On ne nous protĂšge pas. On nous utilise. » ---

Ce que la Russie ne veut pas voir

Les drones civils ukrainiens ne sont pas une arme de prĂ©cision. Ce sont des outils de guĂ©rilla. Ils ne dĂ©truisent pas des chars. Ils repĂšrent des positions, des dĂ©pĂŽts de munitions, des mouvements de troupes. « On ne gagne pas la guerre avec ça. Mais on la perd si on ne le fait pas. » Un officier de l’état-major, sous couvert d’anonymat, confirme : « Officiellement, on nie tout. Mais en vrai, on dĂ©pend Ă  40 % de ces civils. »

La Russie, elle, a compris. Depuis 2023, Moscou a intensifiĂ© ses frappes sur les zones oĂč ces rĂ©seaux opĂšrent. « Ils savent que si on Ă©limine les opĂ©rateurs, les drones deviennent inutiles. Alors ils bombardent les Ă©coles, les cafĂ©s, les appartements. Partout oĂč on se forme. » Tetiana montre une carte : des cercles rouges partout en Ukraine de l’Est. « Chaque point, c’est un lieu qu’on a dĂ» quitter. »

Pourtant, l’acadĂ©mie ne ferme pas. Elle se dĂ©place. Comme une ombre. « On est comme les partisans dans les annĂ©es 40. Sauf qu’aujourd’hui, on utilise des algorithmes Ă  la place des cocktails Molotov. » Maria sourit, mais ses yeux sont secs. Elle a 29 ans. Elle sait que si la guerre dure, elle sera vieille avant d’avoir fini sa formation.

Le paradoxe ? Plus les femmes deviennent compĂ©tentes, plus elles deviennent dangereuses. Pour l’ennemi. Et pour elles-mĂȘmes. « On nous dit : ‘Vous ĂȘtes l’espoir de l’Ukraine.’ Mais personne ne nous dit : ‘Et aprĂšs ?’ » Olena allume une cigarette. « AprĂšs, il faudra bien que quelqu’un reprenne le relais. Ou alors
 on mourra en ayant rien appris. » ---

L’Ukraine prĂ©pare-t-elle une gĂ©nĂ©ration de mercenaires ?

En 2024, Tetiana Guskova a reçu une proposition de l’OTAN. « Ils voulaient nous intĂ©grer Ă  un programme de ‘formation longue durĂ©e’. Genre, on deviendrait des consultants pour d’autres pays. » Elle a refusĂ©. « Je ne veux pas d’une armĂ©e de drones privĂ©s. Je veux que ces femmes reviennent chez elles, un jour. »

Pourtant, le marchĂ© existe. Des sociĂ©tĂ©s comme Aerodyne (IsraĂ«l) ou FLIR Systems (États-Unis) recrutent dĂ©jĂ  d’anciens opĂ©rateurs ukrainiens pour des missions « de sĂ©curitĂ© privĂ©e ». « On nous appelle les ‘cyber-soldats’. En vrai, on est des mercenaires. » Un ex-Ă©lĂšve de Tetiana, maintenant consultant pour une boĂźte amĂ©ricaine, gagne 15 000 dollars par mois. « Assez pour acheter une maison en Pologne. Ou pour finir en prison si je me fais repĂ©rer par Moscou. »

L’Ukraine n’a pas les moyens de payer ses civils. Alors elle les laisse partir. Ou les laisse mourir. « Personne ne nous donne rien. On nous donne des miettes, et on nous dit : ‘Merci pour votre service.’ » Maria serre les dents. « Moi, je reste. Parce que si je pars, qui fera le boulot Ă  ma place ? »

Le vrai danger, ce n’est pas la Russie. C’est l’Occident. Qui voit ces femmes comme des ressources. Pas comme des soldats. « On nous traite comme des outils. Pas comme des humains. » Tetiana regarde ses Ă©lĂšves. Des visages fatiguĂ©s, des mains qui tremblent. « Un jour, cette guerre sera finie. Et nous, on sera quoi ? Des chĂŽmeuses ? Des cibles ? Des mercenaires ? »

Elle n’a pas de rĂ©ponse. Personne n’en a une. ---

Ce que personne ne dit sur ces femmes

Les mĂ©dias appellent ça de l’« innovation ukrainienne ». Les stratĂšges parlent de « guerre hybride ». Les politiques serrent des mains en disant « courage ». Mais personne ne parle de ce qui se passe vraiment.

Olena a 34 ans. Elle a perdu son mari. Son appartement a Ă©tĂ© dĂ©truit trois fois. Elle dort dans un sous-sol, avec une lampe torche et un chargeur de tĂ©lĂ©phone. « Je ne suis pas une hĂ©roĂŻne. Je suis juste quelqu’un qui veut survivre. »

Maria a 29 ans. Elle n’a jamais tirĂ© une balle de sa vie. Mais elle sait comment pirater un systĂšme de guidage. « Je ne veux pas ĂȘtre une soldat. Je veux juste que mon pays tienne encore six mois. »

Tetiana a 48 ans. Elle a passé sa vie à former des gens. Maintenant, elle forme des gens à tuer. « Je ne suis pas fiÚre. Je suis en colÚre. Parce que personne ne nous demande notre avis. »

Elles ne sont pas des icînes. Elles ne sont pas des martyrs. Elles sont des femmes qui font ce qu’il faut faire. Parce que personne d’autre ne le fera à leur place.

Et aprĂšs ? AprĂšs, il faudra bien que quelqu’un parle d’elles. Pas comme des victimes. Pas comme des hĂ©roĂŻnes. Comme des survivantes. Avec des compĂ©tences. Des cicatrices. Et une question qui reste sans rĂ©ponse : « Et maintenant, on fait quoi ? »

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R Galaxie Rédaction

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