En Arizona, près de Phoenix, les habitants de la petite ville de Buckeye ont vu leurs nuits se transformer en cauchemar. Depuis que Google a installé son méga-data center en 2020, les coupures de courant se multiplient, les compteurs d’eau tournent à fond, et le bruit des groupes électrogènes ressemble à un drone militaire en mode test. Résultat : des manifestations, des pétitions, et une colère qui monte. Sauf que cette fois, ce n’est pas qu’une plainte locale. C’est un enjeu national. Et Donald Trump, toujours prompt à surfer sur les vagues de mécontentement, a sorti une solution : « Que les sociétés paient les riverains comme des actionnaires. » Des « dividendes », comme si les habitants étaient des associés minoritaires d’un fonds d’investissement. L’idée est lancée. Mais elle cache quelque chose de plus gros : l’échec patent des États à réguler une industrie qui grandit sans filet, et la façon dont le pouvoir politique se laisse manipuler par les lobbies du numérique.
Un marché qui explose, des règles qui n’existent pas
Les data centers, ces usines électriques déguisées en serveurs, consomment plus d’électricité que des villes entières. Selon le International Energy Agency, leur consommation mondiale pourrait doubler d’ici 2030. Aux États-Unis, des États comme le Nevada ou le Texas subventionnent ces géants à coups de milliards, avec des promesses d’emplois qui peinent à se matérialiser. Mais personne ne parle des conséquences.
Prenez Microsoft, qui a construit un data center près de Quincy, dans le Washington rural, avec une centrale électrique dédiée. Les locaux se plaignent depuis des années : l’eau du robinet est devenue tiède, les routes se fissurent à cause des camions de livraison, et les prix de l’immobilier ont chuté. Résultat ? Une classe moyenne qui s’enfuit, et des communes qui se retrouvent avec des infrastructures saturées. Pourtant, Microsoft n’a jamais versé un centime aux riverains.
Pourtant, voici que Trump propose une solution : des dividendes. Pas un investissement dans les infrastructures locales, pas une vraie régulation, mais un chèque symbolique pour acheter la paix. Comme si on calmait une crise climatique en donnant des bonbons aux enfants.
Le piège des « dividendes » : une solution qui évite le vrai débat
L’idée n’est pas stupide en apparence. En Norvège, certaines compagnies pétrolières versent des compensations aux communautés locales. Mais là , on parle d’une industrie qui ne crée pas de richesse locale, qui pompe les ressources sans rien rendre en échange.
Le problème, c’est que ces « dividendes » seraient une aumône, pas un droit. Qui décide du montant ? Qui contrôle son usage ? Les mêmes entreprises qui profitent du système.
Pire : cette proposition détourne l’attention du vrai sujet. Les data centers ne devraient pas être tolérés sans contrepartie parce qu’ils polluent, qu’ils consomment comme des monstres, et qu’ils étouffent les territoires. Pas parce qu’on leur offre un peu d’argent pour se taire.
En 2022, une étude de l’Université du Massachusetts a montré que les data centers aux États-Unis consomment l’équivalent de la production électrique de la Pologne. Et pourtant, aucune loi fédérale ne limite leur expansion. Les États locaux, eux, sont trop endettés pour refuser les promesses d’emplois et de taxes des géants du numérique.
Ce que Trump ne dit pas : les lobbies ont déjà gagné
Derrière cette proposition se cache une réalité : les data centers sont devenus trop puissants pour être régulés.
- Google, Microsoft, Amazon dépensent des millions en lobbying pour éviter les restrictions. En 2023, ils ont dépassé les dépenses des compagnies pétrolières dans ce domaine (OpenSecrets).
- Les États qui les accueillent signent des contrats opaques, avec des clauses de confidentialité qui empêchent les riverains de savoir exactement ce qui est consommé.
- Les régulateurs fédéraux ferment les yeux, par peur de briser l’illusion de la croissance numérique.
Trump, avec ses « dividendes », joue sur deux tableaux : il donne l’impression de protéger les locaux, tout en laissant les géants du numérique continuer leur bonhomme de chemin. C’est du populisme low-cost.
La vraie question : et si on arrêtait de subventionner l’irresponsabilité ?
Au lieu de distribuer des miettes, il faudrait exiger des data centers qu’ils :
- Paient une taxe locale élevée, comme le font les industries polluantes.
- S’engagent à réduire leur consommation, avec des audits publics.
- Créent des emplois stables, pas des CDD pour la maintenance des serveurs.
Mais ça, personne n’en parle. Parce que ça remettrait en cause un modèle économique basé sur la consommation infinie d’énergie et de ressources.
Les riverains de Buckeye, de Quincy, ou de n’importe quel autre village sacrifié sur l’autel du cloud computing ne veulent pas de dividendes. Ils veulent qu’on arrête de les traiter comme des sous-hommes.
Le vrai jeu : qui contrôle l’avenir du numérique ?
Derrière cette histoire, il y a une guerre silencieuse. D’un côté, les géants du numérique, qui voient les data centers comme des citadelles inviolables. De l’autre, des territoires qui se réveillent, mais sans armes pour se défendre.
Trump propose une solution qui laissera les mains libres aux lobbies. Parce que réguler, ça fait peur. Ça coûte cher. Et ça pourrait ralentir la machine.
Le problème, c’est que cette machine broie tout sur son passage.
Et personne ne semble prêt à appuyer sur le bouton d’arrêt.