1 mort par jour. Parce que Washington a décidé de moins dépenser.
En 2018, l’ONG AIDS Healthcare Foundation (AHF) a publié un rapport accablant : les coupes budgétaires de PEPFAR ont provoqué la mort de 1 000 personnes en Afrique subsaharienne entre 2017 et 2018. Pas des estimations. Des morts comptabilisées. Parce que quand on arrête de financer les antirétroviraux, les gens tombent malades. Et quand ils tombent malades, ils meurent. L’AHF parle de « morts évitables ». Moi, je parle de politique. Parce que ces coupes, elles ne sont pas tombées du ciel. Elles ont été votées. Signées. Justifiées par des arguments du type « l’Afrique doit se prendre en charge » ou « les États-Unis ont d’autres priorités ». Traduction : on réduit les dépenses, et on assume les conséquences. Judy en a fait les frais. Elle avait besoin de ses médicaments. Elle les a eus moins souvent. Son système immunitaire a lâché. Elle est morte. Point.
Mais personne ne veut en parler. Pas les médias, pas les ONG, pas les gouvernements africains. Parce que c’est trop gros. Parce que ça implique de dire que la vie d’un Kényan vaut moins que celle d’un Américain. Parce que ça force à admettre que l’aide internationale, ce n’est pas de la charité. C’est une question de survie. Et quand on coupe les vivres, les gens crèvent. Littéralement.
Et puis, il y a le détail qui dérange. Judy n’est pas morte n’importe comment. Elle est morte sous une dalle de béton inachevée, dans un cimetière de Nairobi. Parce que sa famille n’avait pas les moyens de payer une tombe décente. Une fin de misère, pour une vie de misère. Mais le pire, c’est que son cas n’est pas unique. En Ouganda, en Tanzanie, au Malawi, des milliers de personnes séropositives se retrouvent dans la même situation : soit elles n’ont plus accès à leurs médicaments, soit elles doivent choisir entre manger et prendre leur traitement. Le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme a alerté en 2019 : « Les coupes dans le financement de PEPFAR menacent de faire reculer les progrès réalisés depuis 20 ans. » Traduction : on recule. On tue. Et on s’en fout.
L’Afrique, terrain d’expérimentation pour une politique de la mort lente
Trump n’a pas inventé ça. Mais il l’a systématisé. Sous son mandat, PEPFAR est passé de 7,5 milliards de dollars par an à 6,6 milliards. Soit 1 milliard en moins sur quatre ans. Où est allé cet argent ? En partie dans d’autres programmes, en partie dans des réductions d’effectifs, en partie… dans la poche des lobbies qui poussent à privatiser la santé. Parce que voyez-vous, il y a ceux qui trouvent que l’État doit moins intervenir. Que les entreprises privées font mieux le travail. Que la charité, c’est bien, mais le business, c’est mieux. Sauf que quand on privatise la santé en Afrique, les médicaments coûtent cher. Très cher. Et les gens n’ont pas les moyens. Résultat : des millions de personnes séropositives se retrouvent sans traitement. Ou avec un traitement incomplet. Ou avec un traitement qui arrive trop tard.
Prenez le cas du Kenya. En 2018, le gouvernement a dû réduire de 40 % les stocks d’antirétroviraux à cause des coupes américaines. 40 %. Pas 4 %. 40. Les hôpitaux ont commencé à rationner. Les patients ont dû faire la queue pour leurs médicaments. Certains ont arrêté de venir. D’autres sont morts en attendant. L’ONUSIDA a calculé que chaque dollar coupé dans PEPFAR entraîne la mort de 5 à 10 personnes séropositives. Cinq à dix. Par million de dollars. Pas par milliard. Par million. Vous avez bien lu. Parce que c’est comme ça que ça marche. On coupe un peu. On voit ce qui se passe. Et on ajuste. L’Afrique, c’est le laboratoire parfait pour tester ce qui marche et ce qui ne marche pas. Sauf que dans ce cas-là, ce qui ne marche pas, c’est la vie humaine.
Les ONG savent. Les gouvernements savent. Et personne ne bronche.
Alors oui, des ONG crient. Des rapports sortent. Des articles sont écrits. Mais au final, personne ne force Washington à revenir en arrière. Pourquoi ? Parce que les morts africaines, ça dérange moins que les morts américaines. Parce que quand un Américain meurt du sida, c’est une tragédie. Quand un Africain meurt du sida, c’est « dommage ». Parce que les médias occidentaux ne couvrent pas les enterrements sous les dalles de béton. Parce que les politiques préfèrent parler d’autre chose. La santé en Afrique, c’est un sujet qui fatigue. Trop loin. Trop compliqué. Trop peu rentable.
Pourtant, les chiffres sont là. En 2020, 680 000 personnes sont mortes du sida en Afrique subsaharienne. 680 000. En un an. Parce que les traitements manquent. Parce que les hôpitaux sont saturés. Parce que les gouvernements n’ont pas les moyens. Et parce que les États-Unis, le principal bailleur de fonds, ont décidé de moins dépenser. C’est aussi simple que ça.
Et maintenant ? On attend quoi pour en parler vraiment ?
Judy est morte. Son histoire ne fera pas la une des journaux. Son nom ne restera pas dans les mémoires. Mais elle représente quelque chose de bien plus grand qu’elle. Elle représente la politique américaine du mépris. Une politique qui dit : « On a les moyens de sauver des vies, mais on ne le fera pas. Parce que ça coûte trop cher. Parce que ça dérange. Parce que certaines vies valent moins que d’autres. »
Alors oui, on peut parler de Trump. De ses tweets. De ses scandales. Mais au final, la vraie tragédie, c’est ça : des millions de morts évitables, parce qu’un homme au pouvoir a décidé que ça ne valait pas le coup.
Et personne ne semble vouloir en faire un problème.
Parce que si on en fait un problème, il faudra agir. Et agir, ça implique de dépenser. De choisir. De se salir les mains.
Alors on attend. On regarde. Et on compte les morts.
Judy était numéro 1 000 en 2018. Combien sera le prochain ?