Le menu du jour est affiché comme partout : plats du jour, formules, prix. Sauf que dans les Resto U de Strasbourg, certains étudiants ne viennent pas pour manger. Ils viennent pour ne pas manger. Ou pour manger juste assez. Ou pour éviter les regards. Ou pour trouver un endroit où personne ne leur demande des comptes sur leur assiette vide ou à moitié entamée. Depuis plus de dix ans, l’université et ses restaurants universitaires proposent un accompagnement pour les troubles alimentaires. Pas de thérapie, pas de suivi médical lourd. Juste un filet. Un filet qui, selon les témoignages, sauve des vies. Mais qui reste invisible, sous-financé, et surtout : personne ne sait vraiment qui il attrape.
Un accompagnement qui passe inaperçu, comme les troubles eux-mêmes
Ça commence souvent par un regard. Un serveur qui remarque qu’un étudiant repousse son assiette depuis trois jours. Ou une collègue de la cuisine qui voit la même personne commander un yaourt nature à 13h30, encore, et encore. À Strasbourg, depuis 2013, les Resto U ont formé une dizaine d’employés, cuisiniers, serveurs, gestionnaires, pour repérer les signes. Pas besoin d’être psychiatre. Un étudiant qui évite les espaces communs, qui demande systématiquement à être servi en dernier, qui compte les calories à voix haute devant tout le monde, ou au contraire qui refuse de parler de sa nourriture : les indices sont là.
Leur mission ? Ne pas alerter, ne pas stigmatiser, mais orienter. Pas vers un psy, pas vers un médecin. Vers un numéro de téléphone. Un mail. Une porte discrète, sans nom sur la plaque. À l’époque, l’université avait signé un partenariat avec l’association Strasbourg Psy, qui proposait un suivi gratuit et anonyme. Aujourd’hui, c’est le Centre de Santé Universitaire (CSU) qui prend le relais, avec des psychologues formés aux troubles du comportement alimentaire (TCA). Le tout, sans facture pour l’étudiant.
Mais voici le problème : personne ne sait combien d’étudiants en profitent. Les Resto U ne comptent pas les signalements. Le CSU non plus. Les associations estiment que 1 étudiant sur 10 est concerné, mais c’est une extrapolation. Un chiffre sorti de nulle part, comme souvent dans ce domaine.
L’université joue les pompiers, mais les moyens manquent
En 2018, une étude de l’INPES (devenu Santé Publique France) révélait que 5 à 10 % des jeunes adultes souffraient de troubles alimentaires avérés. À Strasbourg, sur 50 000 étudiants, ça fait entre 2 500 et 5 000 personnes. Un nombre énorme. Pourtant, le dispositif reste artisanal.
Prenez l’exemple du Resto U Esplanade. Un matin par semaine, une psychologue du CSU y tient permanence. Pas de rendez-vous, pas de liste d’attente. Juste une table, un café, et des étudiants qui viennent si ils osent. Le problème ? La psychologue n’y passe que deux heures. Deux heures pour 2 000 étudiants. Deux heures où il faut aussi gérer les urgences, dépression, burn-out, anxiété, pas seulement les TCA.
Et puis, il y a les faux-semblants. Un étudiant qui mange normalement en public, mais vomit dans les toilettes. Une autre qui fait semblant de grignoter pour ne pas attirer l’attention. Les serveurs sont formés pour repérer ça. Mais sans temps, sans moyens, ils ne peuvent pas faire grand-chose.
Le vrai scandale : l’absence de données
L’université de Strasbourg a le mérite d’agir. Mais elle agit à l’aveugle. Pas de base de données centralisée. Pas de suivi des signalements. Pas même un décompte des étudiants accompagnés. Résultat : on ne sait pas si le dispositif marche.
Pire : on ne sait pas qui il rate. Les étudiants en licence, souvent précaires, ont-ils plus de risques ? Les sportifs de haut niveau, sous pression, sont-ils plus touchés ? Les étrangers, isolés dans une ville qu’ils ne connaissent pas, se tournent-ils davantage vers ce filet ? Personne ne le sait.
En 2022, le Collectif National des Étudiants en Santé Mentale (CNESM) a publié un rapport alarmant : 40 % des étudiants français déclarent avoir déjà souffert de troubles anxieux ou dépressifs. Les TCA, eux, sont souvent sous-estimés. Pourtant, ils tuent. En France, les troubles alimentaires sont la deuxième cause de mortalité chez les jeunes de 15 à 24 ans, après les accidents de la route.
À Strasbourg, on évite d’en parler. Trop compliqué. Trop lourd. Alors on fait avec ce qu’on a : un numéro de téléphone, un mail, et l’espoir que l’étudiant ose demander de l’aide.
Ce que les Resto U ne vous diront jamais
Il y a des choses que les serveurs ne disent pas. Par exemple : les repas sont parfois modifiés sur demande. Un étudiant en crise peut demander un plat sans gluten, sans lactose, ou simplement moins calorique. Pas de question posée. Pas de justification exigée. Juste un service rendu.
Mais il y a aussi ce qu’on ne voit pas. Les fausses alertes. Un étudiant qui saute un repas parce qu’il a cours. Une autre qui mange peu parce qu’elle est végétalienne. Les serveurs sont formés pour faire la différence. Sauf que sans temps, sans formation approfondie, ils se trompent. Et parfois, ils envoient des étudiants chez le psy alors qu’ils n’en ont pas besoin.
Et puis, il y a ceux qui ne viennent pas. Ceux qui ont trop peur. Trop honte. Ceux qui préfèrent jeûner dans leur chambre plutôt que de croiser quelqu’un dans la file d’attente.
Pourquoi Strasbourg ne fait pas mieux ?
Parce que c’est cher. Parce que c’est compliqué. Parce que les universités, comme les hôpitaux, sont toujours à la traîne sur les questions de santé mentale.
En 2021, le gouvernement a lancé un plan national pour les TCA, avec 10 millions d’euros sur trois ans. L’université de Strasbourg n’a rien reçu. Rien pour former davantage de personnel. Rien pour embaucher plus de psychologues. Rien pour créer un vrai suivi.
Alors on fait avec les moyens du bord. Un numéro de téléphone. Un mail. Une porte entrouverte.
C’est mieux que rien. Mais c’est loin d’être suffisant.
La vraie question : et après ?
L’université de Strasbourg a un atout : elle agit. Même si c’est mal, même si c’est peu. Mais le problème, c’est que personne ne sait ce qui marche, ce qui échoue, et surtout : ce qui manque.
Les étudiants qui en bénéficient ne sont pas ceux qui en ont le plus besoin. Ceux qui en ont le plus besoin ne savent pas que ça existe. Et ceux qui savent ne osent pas frapper à la porte.
Alors oui, Strasbourg aide. Mais l’aide reste un pansement sur une jambe de bois. Et tant que les chiffres ne bougeront pas, tant que les moyens ne seront pas à la hauteur, les troubles alimentaires continueront de tuer en silence.
Pas de conclusion pompeuse ici. Juste un fait : si vous êtes étudiant à Strasbourg et que vous traversez une crise, vous avez une chance. Une toute petite chance. Mais une chance quand même.