Le rendez-vous chez le dentiste était prévu depuis des mois. Marie, 52 ans, habitante de Tours, l’a annulé il y a deux semaines. Pas par peur, pas par négligence : parce que les 80 euros de la consultation plus les frais de parking et le repas de midi à 15 euros, ça fait 110 euros d’un coup. Or, depuis que le gaz a bondi de 30 % et que les courses ont grimpé de 12 %, son budget serré ne le permet plus. « Je me dis que ça peut attendre. En attendant, j’ai mal, mais bon… » Elle n’est pas la seule dans ce cas. Selon une enquête de la DREES (Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques) publiée en 2023, 1 Français sur 5 a déjà renoncé à des soins pour des raisons financières, et les régions rurales comme la Touraine sont en première ligne, faute de structures adaptées aux revenus modestes. Les hôpitaux, eux, commencent à sentir le poids de cette abstention. À l’hôpital Bretonneau de Tours, les services d’urgences voient affluer des patients en situation critique, alors que les consultations préventives chutent. « On voit de plus en plus de diabétiques qui reportent leurs contrôles de glycémie, ou des hypertendus qui ne prennent plus leurs médicaments parce qu’ils ne peuvent plus se les payer », explique le Dr Laurent Vasseur, chef de service en médecine interne. Bref, on soigne les urgences, mais on laisse pourrir le reste. Et ça, ça coûte cher à la collectivité. Pourtant, les solutions ne tombent pas du ciel. Les aides existantes, comme la CMU-C ou l’ACS, sont connues, mais peu sollicitées, soit par méconnaissance, soit par honte. « Les gens ont peur d’être stigmatisés, ou alors ils pensent que ça ne sert à rien d’en parler », ajoute le Dr Vasseur. Mais le vrai problème, c’est que ces dispositifs ne couvrent pas tout. Une ordonnance de 50 euros ? Trop cher pour un retraité au SMIC. Un forfait hospitalier de 20 euros par jour ? Indécence quand on est au bord de la précarité. Le système est conçu pour ceux qui ont déjà un peu d’argent de côté. Et en Touraine, où le tissu associatif est solide mais saturé, les épiceries solidaires et les ateliers santé ne suffisent plus à combler le vide. Prenez l’exemple de la Maison de Santé Pluridisciplinaire de Chinon. Là -bas, les médecins proposent des tarifs dégressifs, mais même avec ça, certains patients préfèrent se soigner avec des remèdes de grand-mère plutôt que de débourser 10 euros pour une consultation. « On a l’impression de jouer aux équilibristes », soupire Sophie Dubois, infirmière coordinatrice. « On fait au mieux, mais au final, c’est le patient qui trinque. » Ce qui se passe en Touraine n’est pas une exception locale. C’est un symptôme d’un système de santé qui vacille sous le poids de l’inflation et de la désorganisation des soins primaires. Les déserts médicaux ? On en parle depuis des années. Mais personne ne vous dira que les déserts financiers tuent aussi, lentement mais sûrement. À Tours, le CCAS (Centre Communal d’Action Sociale) a mis en place un fonds d’urgence pour aider les ménages à payer leurs ordonnances, mais avec un budget serré et une demande qui explose, l’effet est limité. « On fait ce qu’on peut, mais on est à la ramasse », reconnaît Élodie Moreau, assistante sociale. Le pire ? Personne ne semble vraiment vouloir régler le problème de front. Le gouvernement parle de « pouvoir d’achat », les assurances de « complémentaires santé ». Mais entre les promesses et la réalité, il y a un gouffre. Pendant ce temps, en Touraine, les patients continuent de choisir entre manger et se soigner. Et les hôpitaux, eux, paient la note. Ce qui est sûr, c’est que si rien ne change, la facture va finir par devenir insupportable. Pas seulement pour les ménages, mais pour tout le système. Parce qu’un patient qui ne se soigne pas aujourd’hui, c’est un patient qui coûtera bien plus cher demain. Et là , personne n’a les moyens de payer.