L’alcool frelaté, ce poison ordinaire qui tue en silence
À Mongo, personne ne s’étonne vraiment quand un client s’effondre après trois verres de kachasu, cette bière locale coupée avec je ne sais quoi. Les contrôles sanitaires ? Une blague. « Le dernier qui a osé vérifier les stocks a fini viré », raconte un barman du quartier Kasa-Vubu. Les autorités locales savent. Les médecins savent. Mais personne ne bouge. Pourtant, les chiffres sont là. Selon un rapport de l’OMS publié en 2025, la RDC compte parmi les pays où les intoxications alcooliques non déclarées sont les plus élevées d’Afrique, avec un pic dans les zones urbaines comme Kinshasa, Lubumbashi… et Mongo. Dans cette ville de 1,2 million d’habitants, les hôpitaux reçoivent en moyenne trois cas graves par mois liés à des substances de mauvaise qualité. Trois. Officiellement. « En réalité, c’est le double, mais on enterre les dossiers », avoue une sage-femme de l’hôpital de référence. Pourquoi ? Parce que parler, c’est admettre que l’État a abandonné ses citoyens. Et à Mongo, on a autre chose à faire que de se soucier de la santé publique.
Le Dr Mwamba, lui, a craqué. « On a un mort toutes les six semaines à cause de ça », a-t-il lâché lors d’une réunion confidentielle avec des partenaires humanitaires. Un mort. Pas un suicide spectaculaire, pas un accident de voiture. Juste un type qui boit ce qu’on lui sert, qui délire, et qui finit par ne plus respirer. Ou pire : qui se réveille avec une partie de lui-même en moins. Comme ce jeune homme de 25 ans. « Il a dit qu’il avait vu des serpents sortir de son verre », raconte un ami sous le coup de l’émotion. « On a rigolé. Personne n’a pensé à un piège. » Sauf que les serpents, à Mongo, c’est souvent ce qu’il y a dans les bouteilles.
Pourquoi personne ne contrôle rien ?
La réponse est simple : parce que ça arrange tout le monde. Les producteurs d’alcool frelaté ? Des réseaux bien organisés, souvent liés à des figures politiques locales. « À Mongo, le kachasu se fabrique dans des hangars près du marché central », confie un ancien gendarme. « Et les flics ? Ils ferment les yeux contre des pourboires. » Les bars ? Ils achètent à prix cassé et font des marges monstres. Les clients ? Ils boivent parce que c’est moins cher que l’alcool officiel, et parce que personne ne leur explique les risques. Quant aux autorités sanitaires… « Elles n’ont ni budget ni volonté », résume un fonctionnaire anonyme. « À Kinshasa, on nous dit de ‘prioriser’. Prioriser quoi ? La malnutrition ? Le paludisme ? Ou les mutilations causées par des cocktails mortels ? »
Le pire, c’est que les victimes sont souvent des jeunes comme celui de 25 ans. Des gars qui croient tenir l’alcool, qui sortent entre potes, qui veulent juste s’amuser. « On ne se dit pas que le prochain verre pourrait être notre dernier », explique un étudiant de 22 ans, qui a survécu à une nuit de coma éthylique l’an dernier. « On y pense après. Trop tard. »
Ce que cache le silence des autorités
Le directeur de l’hôpital de Mongo n’est pas le premier à tirer la sonnette d’alarme. En 2024, un rapport de Médecins Sans Frontières (MSF) avait déjà pointé du doigt l’absence totale de traçabilité des boissons alcoolisées en RDC. Résultat : sur les 50 échantillons prélevés dans les bars de Kinshasa et Lubumbashi, 47 contenaient des substances interdites, méthanol, éthylène glycol, ou pire, des produits chimiques non comestibles. « On parle beaucoup des épidémies, mais personne ne parle de ces fléaux quotidiens », soulignait à l’époque le Dr Nzamba, coordinateur MSF. Trois ans plus tard, rien n’a changé.
Pourtant, les solutions existent. En Ouganda, par exemple, des campagnes de sensibilisation ciblées ont réduit de 30 % les cas d’intoxications en deux ans. En Éthiopie, des tests rapides dans les bars ont permis de confisquer des milliers de litres d’alcool frelaté. Mais à Mongo ? « On nous dit qu’il faut ‘éduquer la population’ », rage le Dr Mwamba. « Éduquer ? Avec quel argent ? Avec quels moyens ? Les gens ont faim, ils boivent ce qu’on leur donne. »
Le vrai problème, c’est que personne ne veut assumer. Les politiques ? Ils ont d’autres priorités. Les entreprises ? Elles préfèrent fermer les yeux pour continuer à vendre. Les médias ? Ils couvrent les crises humanitaires, pas les drames silencieux. Et les citoyens ? Ils boivent, et ils paient. Littéralement.
Et après ?
Ce jeune homme de 25 ans a eu de la chance. Les chirurgiens ont sauvé ce qu’ils pouvaient, mais sa vie ne sera plus jamais la même. « Il a des séquelles psychologiques, physiques… et maintenant, il a peur de sortir », confie un proche. « Peur de croiser un verre. Peur de revivre ça. »
À Mongo, l’histoire pourrait se répéter demain. Après-demain. La semaine prochaine. Parce que tant que l’alcool frelaté coulera à flots, tant que les drogues de contrebande seront vendues sans contrôle, et tant que les autorités regarderont ailleurs, les urgences continueront d’accueillir des drames évitables.
La question n’est pas « Pourquoi ce jeune homme s’est-il mutilé ? ». La vraie question, c’est : « Pourquoi personne ne fait rien pour l’empêcher ? »