Un ancien joueur qui ne lâche pas l’affaire
Bè Afédomé a arrêté le foot après une carrière marquée par des blessures. Aujourd’hui, il court après autre chose : des vies. Pas celles des adversaires sur le terrain, mais celles des femmes togolaises qui ignorent encore trop souvent les signes avant-coureurs de ces cancers. À Klobatèmé, où les infrastructures sportives pullulent mais où les centres de dépistage manquent cruellement, il mise sur l’activité physique pour attirer les foules. Le sport, c’est le seul langage que tout le monde comprend ici, lance-t-il en ajustant son short de l’équipe nationale. Les ateliers de sensibilisation seront intégrés aux séances de foot, de danse et même de yoga. Pas de stand isolé, pas de brochures oubliées dans un coin. La prévention se glisse dans les échauffements, les discussions entre joueurs, les rires des enfants qui copient les gestes des adultes.
Pourtant, le pari est risqué. Les cancers du sein et du col de l’utérus tuent encore trop au Togo. Selon l’OMS, le taux de mortalité par cancer du col de l’utérus en Afrique subsaharienne est près de 3 fois plus élevé qu’en Europe. Et les chiffres pour le cancer du sein ne sont pas plus rassurants. À Lomé, les femmes attendent parfois des mois pour un rendez-vous en oncologie. Les délais, les coûts, la méconnaissance des symptômes : tout joue contre elles.
Le sport ne suffira pas
Klobatèmé, c’est le Golfe 1, une commune aisée de Lomé où les stades sont flambants neufs. Mais même là, les idées reçues ont la peau dure. Certaines femmes croient encore que le cancer du sein, c’est une malédiction, confie une sage-femme présente sur le projet. D’autres évitent d’en parler par peur de la contagion. Bè Afédomé le sait. Alors il mise sur l’exemple. Les joueuses locales, habituées à voir des médecins et des infirmières dans les gradins, seront formées pour répéter les messages de prévention. Si elles voient leur coach ou leur capitaine en parler sans tabou, peut-être qu’elles oseront en discuter entre elles, explique-t-il.
Reste un problème : les infrastructures de dépistage. À Klobatèmé, le centre de santé le plus proche ne propose pas de frottis systématiques. Les femmes qui veulent se faire dépister doivent se rendre à Lomé, à 20 minutes de route. Pour beaucoup, c’est un obstacle de trop. Le sport peut sensibiliser, mais sans accès aux soins, ça ne sert à rien, rappelle une militante associative. Bè Afédomé le reconnaît. On ouvre la porte, mais c’est aux autorités de fournir les clés.
Un combat qui dépasse le terrain
Ce qui frappe, c’est l’absence de partenaires officiels. Le ministère de la Santé ne finance pas l’opération. Les ONG internationales se font rares dans cette zone. Alors Bè Afédomé s’appuie sur ce qu’il connaît : le réseau du sport. Les clubs, les associations, les anciens joueurs comme lui. On a l’habitude de mobiliser les foules pour des matchs. Là, c’est pour la vie.
Pourtant, même avec cette énergie, le chemin est long. À Klobatèmé, où les femmes sont souvent les piliers économiques des ménages, le temps manque pour les consultations. Où trouver deux heures pour un frottis quand il faut gérer le commerce, les enfants et les tâches ménagères ? La prévention, ça se fait aussi en changeant les priorités, insiste une participante aux ateliers. Mais comment ?
Ce que le sport ne dit pas
Derrière les slogans et les foulards roses, il y a une réalité brutale : le Togo dépense moins de 5% de son budget santé sur la prévention. Les cancers du col de l’utérus, par exemple, pourraient être évités à 90% avec un dépistage régulier. Mais les vaccins contre le HPV (responsable de 70% des cas) sont encore trop chers pour beaucoup. Et les campagnes de sensibilisation ? Elles existent, mais elles sont rares et mal coordonnées.
Bè Afédomé ne peut pas tout porter seul. Alors il compte sur l’effet de surprise. Si on arrive à faire parler de ça pendant une journée, peut-être que les gens en reparleront après. Peut-être. Mais pour que ça change vraiment, il faudrait que les politiques sportives et de santé arrêtent de marcher sur des terrains séparés.
La vraie question n’est pas sportive
Ce samedi, à Klobatèmé, des centaines de personnes vont courir, danser, jouer. Certaines entendront parler de prévention pour la première fois. D’autres souriront, hocheront la tête, et oublieront tout le lendemain. Le sport peut briser la glace. Mais c’est aux institutions de prendre le relais. Sinon, dans quelques mois, Bè Afédomé se retrouvera seul avec ses ballons et ses messages, comme d’habitude.
Et ça, personne ne veut en parler.