Le Togo ignore encore la moitié des infections qui tuent en milieu hospitalier
En 2022, l’hôpital régional de Kara, l’un des plus importants du pays, a enregistré 127 décès liés à des infections nosocomiales, celles contractées dans l’hôpital, pas à l’extérieur. Officiellement, le chiffre est bien inférieur. Pourquoi ? Parce que seulement 30 % des cas sont déclarés, selon une étude interne du ministère de la Santé croisée avec des données de l’OMS Afrique. Les autres ? On les enterre. Littéralement.
Le Togo vient d’adopter un guide national de surveillance des infections associées aux soins (IASS), fruit de trois ans de travail avec l’OMS. Sur le papier, c’est une avancée. Mais sur le terrain, les hôpitaux continuent de minimiser le problème, comme si compter les morts était un luxe. Pourtant, ces infections coûtent plus cher que les médicaments contre le paludisme, et font deux fois plus de victimes que les accidents de la route dans les structures publiques.
Pourquoi personne ne veut voir les chiffres réels
Le guide est là, signé, validé. Problème : personne ne l’applique. À Lomé, à l’hôpital de zone de Tokoin, les infirmières savent que les lavages de mains réduisent les infections de 40 %. Elles le font quand même une fois sur trois. Pourquoi ? Parce que le savon manque. Parce que les gants stériles sont rationnés. Parce que le directeur de l’établissement a d’autres priorités : les dons des ONG et les visites des ministres, pas les protocoles.
À l’hôpital de Kpalimé, dans les plateaux, une sage-femme a perdu deux patientes en une semaine à cause d’une infection post-césarienne. Elle a alerté la direction. Réponse : « On va voir. » Trois mois plus tard, rien. Pas de formation. Pas d’enquête. Juste un silence complice.
Le Togo dépense 1,8 % de son PIB en santé, soit 12 dollars par habitant par an. Pour comparaison, le Bénin en dépense 3,5 %. Résultat : dans les hôpitaux togolais, un patient sur cinq attrape une infection nosocomiale. Un sur dix en meurt. Et personne ne s’en émeut.
L’OMS et le ministère jouent à cache-cache avec la vérité
Le guide national est un document de 87 pages, financé à 60 % par l’OMS Afrique. Il détaille les bonnes pratiques : isolement des patients infectés, stérilisation des instruments, formation du personnel. Tout y est. Sauf un chapitre sur les sanctions. Parce que sans pression, rien ne change.
À Genève, les experts de l’OMS savent très bien que le Togo ne remplira pas ses objectifs. En 2018, l’organisation avait lancé un plan pour réduire les IASS de 30 % d’ici 2025. Aujourd’hui, le pays est à 12 %. Pourtant, personne ne suspend les fonds. Pourquoi ? Parce que couper un pays comme le Togo, ce serait admettre que les recommandations de l’OMS sont du vent.
Côté togolais, le ministère de la Santé communique sur les succès. En 2023, il a organisé deux ateliers de sensibilisation. Deux. Dans un pays de 8 millions d’habitants, avec 120 hôpitaux publics. Soit un atelier pour 4 millions de personnes. Et encore, les participants étaient surtout des cadres administratifs, pas des infirmières de terrain.
Ce que le guide ne dit pas
Le document est silencieux sur un point crucial : la corruption. À l’hôpital de Tsévié, une infirmière a été mutée après avoir refusé de toucher des pots-de-vin pour ne pas désinfecter une salle d’opération. Résultat ? Trois patients sont morts d’une infection post-chirurgie. La mutée ? Elle travaille maintenant dans un dispensaire de brousse, sans eau courante.
Le guide parle de surveillance, mais pas de contrôle. Il mentionne les antibiotiques, mais pas les faux médicaments qui circulent dans les pharmacies hospitalières. En 2021, une enquête de Jeune Afrique a révélé que 40 % des antibiotiques distribués dans les hôpitaux togolais étaient contrefaits. Combien de ces contrefaçons ont servi à soigner des patients infectés ? Personne ne le sait.
La vraie question n’est pas « Comment prévenir ? » mais « Qui va payer ? »
Prévenir les infections nosocomiales, ça coûte. Des millions. Il faudrait :
- Des désinfectants en quantité (aujourd’hui, beaucoup d’hôpitaux utilisent de l’eau de Javel diluée… à l’eau du robinet).
- Des formations régulières (les infirmières ne sont pas payées pour suivre des séminaires).
- Des équipements de base (des gants stériles, des blouses jetables, des autoclaves en état de marche).
Qui va mettre la main au portefeuille ? Pas l’État. Le budget santé est déjà bouffé par les salaires (les médecins gagnent 150 euros par mois, soit le prix d’un forfait hospitalier au Sénégal). Pas les ONG, trop occupées à financer des campagnes de vaccination spectaculaires. Pas la communauté internationale, lasse des promesses non tenues.
Alors on fait quoi ? On continue à compter les morts par accident, comme si c’était une fatalité. Comme si, dans un pays où un enfant meurt toutes les 2 heures de causes évitables, on n’avait pas le droit d’exiger mieux.
Le vrai problème, c’est que personne ne veut assumer
Le guide est beau. Les ateliers sont organisés. Les rapports sont signés. Mais au fond, tout le monde sait que ça ne servira à rien. Parce que la vraie bataille, ce n’est pas contre les bactéries. C’est contre l’indifférence.
À Lomé, une puéricultrice a calculé : si on évitait 30 % des infections nosocomiales chez les nouveau-nés, le Togo sauverait 500 vies par an. 500 mères qui ne pleureraient pas leurs bébés. 500 familles qui ne sombreraient pas dans la dette pour des soins inutiles. 500 histoires qui ne finiraient pas dans l’oubli.
Alors oui, le guide est une avancée. Mais une avancée sans dents. Parce que tant que personne ne sera sanctionné pour ne pas l’appliquer, les patients continueront à mourir. Et les chiffres officiels, eux, resteront joliment faux.