Le 14 octobre, vers 22h30, place Saint-Lambert à Liège. Deux adolescents, 14 et 17 ans, marchent parmi les manifestants. Ils n’ont rien à voir avec les émeutes, juste l’âge et l’envie de voir ce qui se passe. Sauf que ce soir-là , quelqu’un tire. Des plombs. L’un des deux prend une balle dans le bras, l’autre dans la jambe. Assez pour finir à l’hôpital, assez pour que le parquet ouvre une enquête pour violences volontaires avec arme par destination. Assez aussi pour que la ville se demande : qui a tiré ? Et surtout, pourquoi ?
Le conseiller communal qui accuse sans preuve Le premier à parler est Philippe Henry, conseiller communal MR. Pour lui, c’est clair : « Un forain a tiré. On a des témoignages. » Il évoque des « tirs de plombs depuis un véhicule », des « gens qui fuient ». Problème : les forains, eux, démentent en bloc. « On n’était même pas là », lance un gérant de stand de tir forain sous couvert d’anonymat. « On a nos caméras, nos clients, nos horaires. On n’a rien vu. » Le parquet, lui, n’a pas encore identifié le tireur. Juste une enquête en cours, classée « sensible » dans ses dossiers.
Pourtant, l’hypothèse du forain, ça fait sens. Depuis des années, Liège et sa fête de Wallonie attirent leur lot de tensions. En 2022, des incidents similaires avaient éclaté près du parc de la Boverie : des jets de projectiles depuis des véhicules, des blessures légères. Cette fois, c’est pire. Et si le hasard avait fait que des mineurs se trouvaient sur la ligne de mire ?
Manifestation calme ? Les images disent autre chose Le procureur général de Liège, Jean-Marc Toussaint, parle de « tirs isolés ». « Pas de lien direct avec la manifestation », assure-t-il. Mais les vidéos tournées ce soir-là racontent une autre histoire. On y voit des groupes qui chargent, des barricades improvisées, des forces de l’ordre en renfort. Rien d’organisé, mais assez pour que l’atmosphère soit électrique. « C’était tendu, mais pas violent », témoigne un participant, un étudiant de 20 ans. « Jusqu’à ce que ça dérape. »
Le problème, c’est que Liège n’est plus une exception. À Bruxelles, à Charleroi, à Mons, les centres-villes deviennent des zones de non-droit le week-end. Des villes où les jeunes se retrouvent pris entre deux feux : celui des émeutiers et celui des forces de l’ordre, parfois aussi celui des tireurs anonymes. À Liège, en 2023, le service de prévention de la police wallonne a recensé une hausse de 30 % des violences urbaines par rapport à 2022. Pas que des tirs de plombs, mais assez pour que les habitants commencent à avoir peur.
Pourquoi personne ne contrôle les armes ? Ici, le vrai scandale n’est pas celui des deux adolescents blessés. C’est celui des armes qui circulent. Des plombs, des cocktails Molotov, des armes blanches. À Liège, comme ailleurs, les commerces de chasse et les brocantes en regorgent. « On vend des cartouches, pas des kalachnikovs », défend un armurier du quartier d’Outremeuse. « Mais après ? Qui vérifie ? » Rien. Personne. Le Code pénal belge autorise la détention de munitions de chasse… à condition qu’elles soient « destinées à la chasse ». Sauf que quand un forain tire depuis sa voiture en pleine manif, c’est rarement pour chasser un lapin.
Le parquet enquête. Les forains se taisent. Les manifestants, eux, ont juste une question : « Et si la prochaine fois, c’est un mort ? »
Liège, ville sous tension permanente Ce qui se passe à Liège, c’est le symptôme d’un mal plus large. Une ville où les inégalités se voient, où les quartiers riches et pauvres se toisent sans se parler, où la police est à la fois haïe et attendue. « On a l’impression d’être dans une guerre civile », lance un habitant du quartier de Saint-Léonard, l’un des plus touchés par les violences. « Sauf que personne ne veut le dire. »
En 2021, une étude de l’Université de Liège (Faculté des Sciences sociales) montrait que 68 % des jeunes des quartiers défavorisés se sentaient « en insécurité permanente ». Pas seulement à cause des émeutes, mais à cause de l’impression que l’État les a abandonnés. Les tirs de plombs, c’est le dernier maillon de cette chaîne. Un acte gratuit ? Peut-être. Mais surtout, un signe que quelque chose cloche profondément.
Le parquet a ouvert une enquête. Et après ? Pour l’instant, on attend. Les deux adolescents vont mieux. Le tireur, lui, reste introuvable. Le conseiller communal continue de pointer du doigt les forains. Et la ville, elle, tourne la page. Comme d’habitude.
Sauf que cette fois, les plombs ont frappé trop près. Et si la prochaine fois, c’était un enfant ?
Ce que ça signifie pour les autres villes Liège n’est pas un cas isolé. À Bruxelles, en septembre dernier, trois mineurs ont été blessés par des tirs de balle réelle lors d’une fête de quartier. À Charleroi, en 2022, un adolescent de 16 ans est mort après avoir été touché par une balle perdue. Chaque fois, les mêmes questions reviennent : « Pourquoi personne ne fait rien ? » « Pourquoi les armes circulent encore ? » « Pourquoi on attend qu’il y ait un mort pour réagir ? »
La réponse est simple. Parce que c’est plus facile de fermer les yeux. Jusqu’à ce que ce soit trop tard.