L’illusion d’un pouvoir à deux en avril 2024, puis l’effondrement en mai dernier
Le 22 mai, Bassirou Diomaye Faye a signé l’arrêt de mort de son alliance avec Ousmane Sonko. Pas de déclaration solennelle, pas de discours. Juste un communiqué sec : « Le pouvoir présidentiel ne se partage pas. » Trois mots. Trois bombes. Depuis, Dakar retient son souffle. Parce que cette phrase, c’est la loi non écrite de la politique sénégalaise depuis 1960. Et Faye vient de la rappeler à Sonko, à ses soutiens, et à tout le pays.
Pourtant, en avril dernier, tout semblait différent.
Faye, 39 ans, ancien syndicaliste, avait écrasé Macky Sall au premier tour. Sonko, 58 ans, son ex-Premier ministre, était resté son allié le plus visible. Ensemble, ils avaient promis un nouveau Sénégal : anti-corruption, anti-oligarchie, anti-système. Les foules scandaient « Faye-Sonko, la révolution est en marche ». Les médias parlaient d’un « duo révolutionnaire ». Même les observateurs internationaux y voyaient un espoir pour l’Afrique francophone.
Sauf que.
Le pouvoir présidentiel ne se partage pas.
Cette phrase, c’est la réponse de Faye à Sonko après des semaines de tensions. Et c’est aussi la réponse de Dakar à ceux qui osent croire que le Sénégal pourrait échapper à sa vieille tradition : un président seul, un pouvoir centralisé, et des opposants broyés. Sonko l’a appris à ses dépens.
Le piège des promesses non tenues
Sonko avait cru que son alliance avec Faye lui donnerait les clés du palais. Il se trompait. Parce que Faye, lui, avait une autre lecture des choses.
Déjà , les postes clés étaient entre les mains des fidèles de Faye. Le gouvernement ? À majorité « fayiste ». Les ministères stratégiques ? Contrôlés par son camp. Même la communication était verrouillée. Sonko, lui, se retrouvait relégué à un rôle de figure morale, sans réel pouvoir.
Le déclic ? Un décret.
Le 15 mai, Faye signe un décret créant une « Haute Autorité pour la lutte contre la corruption ». Sonko y voit une manœuvre pour le marginaliser. Lui, qui a bâti sa carrière sur la lutte anti-corruption, se sent trahi. Il sort de son silence : « On nous a menti. Faye ne veut pas d’un partenaire, il veut un fantôme. »
Réponse de Faye, trois jours plus tard : « Le pouvoir présidentiel ne se partage pas. »
Pas de négociation. Pas de compromis. Juste un couperet.
Ce que révèle cette rupture : le Sénégal n’a pas changé
Certains y voient une victoire de Faye. D’autres, une erreur stratégique. Mais ce qui saute aux yeux, c’est que rien ne change vraiment au Sénégal.
- 1960. Léopold Sédar Senghor instaure un régime présidentiel fort. Le pouvoir ? Centralisé, vertical, sans partage.
- 2000. Abdoulaye Wade fait de même. Son fils, Karim, héritera du système.
- 2012. Macky Sall, lui, durcit encore les règles. La Constitution est modifiée pour lui permettre un second mandat. Et pour verrouiller le système.
- 2024. Faye arrive en promettant un « nouveau départ ». Mais dès qu’il est au pouvoir, il applique les mêmes règles.
Le Sénégal, c’est ça : un pays où le président gagne, où l’opposition perd, et où les alliances ne sont que des leurres.
Sonko, lui, a cru à l’exception. Il a cru que Faye était différent. Il a cru que le peuple était assez fort pour imposer un partage du pouvoir. Il avait tort.
La vraie question : et maintenant ?
Faye a gagné cette bataille. Mais la guerre, elle, est loin d’être terminée.
- Sonko n’a pas dit son dernier mot. Ses partisans, dans les rues, hurlent « Trahison ! ». Ses soutiens au Parlement préparent des motions de censure. Et dans l’ombre, des rumeurs parlent d’une possible alliance avec l’ancien président Abdoulaye Wade pour 2029.
- Faye, lui, doit gérer une économie en berne. L’inflation reste à 12,5 % (Banque mondiale, 2024). Le franc CFA est sous pression. Et les investisseurs étrangers observent, sceptiques, après les tensions avec Sonko.
- L’armée, elle, regarde. Parce que quand le pouvoir se fragilise, ce sont les militaires qui décident souvent qui reste debout.
Le vrai problème, c’est que personne ne sort gagnant.
- Sonko perd son alliance, mais garde son électorat. Faye gagne le contrôle, mais perd en crédibilité.
- Le Sénégal, lui, continue de tourner en rond.
La leçon de Dakar : le pouvoir, ça ne se partage pas. Point.
En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara a écrasé son Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly, en 2020. Au Burkina, Roch Kaboré a fini par céder face à un coup d’État militaire en 2022. Au Mali, Ibrahim Boubacar Keïta a été balayé par les putschistes en 2020.
Le schéma est toujours le même : un président arrive, promet le changement, puis applique les mêmes règles que ses prédécesseurs. Parce que le pouvoir, en Afrique comme ailleurs, ne se partage pas.
Sonko l’a compris trop tard. Faye l’a rappelé à l’ordre. Et le Sénégal, lui, continue sa valse des illusions brisées.
La prochaine fois, ce sera peut-ĂŞtre pire.
Parce que quand le pouvoir ne se partage pas, c’est soit le chaos, soit la dictature. Il n’y a pas de troisième voie.