Le chiffre qui cloche depuis juin
Treize. C’est le nombre de cas d’encéphalite à tiques (TBE) déclarés en Haute-Savoie depuis le début de l’année. Treize en six mois. Un chiffre qui, sur le papier, pourrait passer pour une simple statistique. Sauf que l’ARS Auvergne-Rhône-Alpes vient de le brandir comme un signal d’alerte, et que l’automne approche. Or, personne ne vous dira que les tiques disparaissent avec la chaleur. Elles attendent juste que vous baissiez la garde.
L’encéphalite à tiques, c’est une infection du système nerveux centrale, transmise par la salive de l’acarien. Un tiers des patients développent des séquelles neurologiques permanentes. Pourtant, en France, on en parle peu. Sauf quand les cas explosent, comme en Alsace en 2018, où 15 cas avaient été recensés en un an. La Haute-Savoie, cette fois, n’est pas en retard. Elle est juste en train de confirmer ce que les entomologistes savent depuis des années : la tique, ce parasite tenace, ne fait pas de trêve.
Et pour cause. Les forêts de Haute-Savoie, denses et humides, lui offrent un terrain de jeu idéal. Les sentiers du lac d’Annecy, les bords du Rhône, les sous-bois de la vallée de l’Arve… Partout où l’homme et la nature se frôlent, la tique guette. Or, personne ne semble vraiment s’en soucier. Les randonneurs continuent de marcher sans vaporiser de répulsif. Les enfants jouent dans l’herbe sans vérifier leurs vêtements. Les chiens, eux, ne se protègent presque jamais.
Pourquoi l’ARS s’inquiète, mais pas les promeneurs
L’Agence régionale de santé (ARS) a sorti son communiqué de vigilance début septembre. « L’automne et l’hiver sont des périodes où les tiques restent actives, même par temps frais », rappelle-t-elle. Traduction : même quand vous croyez que le danger est passé, il est encore là. Pourtant, sur le terrain, les retours sont mitigés.
À Annecy, le centre hospitalier a bien noté une hausse des consultations pour piqûres de tiques, mais pas de panique. « On voit plus de cas en été, mais l’automne, c’est une autre histoire », explique un médecin urgentiste sous couvert d’anonymat. « Les gens pensent que les tiques, c’est fini. Ils rentrent de randonnée sans vérifier leurs vêtements, et hop : la tique est déjà accrochée. »
Le problème, c’est que l’encéphalite à tiques ne se déclare pas en 24 heures. Entre la piqûre et les premiers symptômes (fièvre, maux de tête, nausées), il peut s’écouler plusieurs semaines. « Beaucoup de gens attribuent leurs symptômes à une gastro ou à la fatigue, sans penser à la tique », ajoute le médecin. Résultat : le diagnostic est souvent tardif, et les séquelles, irréversibles.
Et puis, il y a le déni. « Moi, je me fais piquer par des tiques tous les étés, et je n’ai jamais eu de problèmes », lance un randonneur du Semnoz sans hésiter. « C’est la roulette russe : soit vous tombez sur une tique infectée, soit vous avez de la chance. » Sauf que la chance, dans ce cas, n’est pas une stratégie.
La Haute-Savoie, terrain de jeu idéal pour les tiques
Pour comprendre pourquoi la Haute-Savoie est un département à risque, il faut regarder les cartes. Les zones forestières et les milieux humides, comme ceux de la vallée du Giffre ou des Aravis, sont des réservoirs à tiques. « Ici, les cerfs et les sangliers sont porteurs du virus, et les tiques se nourrissent sur eux avant de passer à l’homme », explique un chercheur de l’Institut Pasteur, qui travaille sur les zoonoses en Auvergne-Rhône-Alpes.
Le réchauffement climatique n’arrange rien. Les hivers plus doux permettent aux tiques de survivre plus longtemps, et les étés humides favorisent leur prolifération. « En 20 ans, la saison des tiques s’est allongée de deux mois », confirme une étude de l’ANSES publiée en 2021. Autrement dit, si vous pensiez que septembre était un mois sûr, détrompez-vous.
Pourtant, les mesures de prévention restent basiques. « Vaporisez un répulsif à base de DEET ou d’icaridine avant de sortir », rappelle l’ARS. « Vérifiez vos vêtements et votre corps après une balade, surtout dans les zones à risque. » Simple, non ? Sauf que personne ne le fait vraiment. Ou alors, seulement quand il est trop tard.
Le piège des idées reçues
« Les tiques, ça pique seulement en forêt. » Faux. « Elles tombent des arbres. » Faux aussi. « Si je ne sens rien, c’est que je n’ai pas été piqué. » Triple faux.
Les tiques ne sautent pas. Elles attendent, accrochées à l’extrémité des herbes ou des branches, et se laissent porter par le passage d’un animal ou d’un humain. Une fois sur vous, elles cherchent un endroit chaud et humide pour s’accrocher : l’aisselle, l’aine, derrière les genoux, les cheveux. « Beaucoup de gens ne sentent pas la piqûre, car la tique injecte un anesthésiant local », précise un dermatologue d’Annecy. « Et quand ils la trouvent, c’est souvent parce qu’elle est déjà bien ancrée. »
Autre idée reçue : « Si je retire la tique vite, je suis sauvé. » Partiellement vrai. « Il faut la retirer avec un tire-tique, sans écraser son corps, et désinfecter la plaie », insiste l’ARS. « Mais même là, il n’y a pas de garantie à 100 %. » Car le virus peut être transmis en quelques minutes seulement.
Ce que l’ARS ne dit pas (ou pas assez)
L’agence régionale de santé appelle à la vigilance. Elle diffuse des conseils. Elle alerte sur les risques. Mais elle ne dit pas tout. Par exemple, elle ne précise pas que les cas d’encéphalite à tiques sont en hausse dans toute la France, pas seulement en Haute-Savoie. « Entre 2010 et 2020, le nombre de cas déclarés a été multiplié par cinq », selon Santé publique France. Et pourtant, le sujet reste confidentiel.
Pourquoi ? Parce que l’encéphalite à tiques, c’est une maladie qui ne fait pas de bruit. Pas de médias en ébullition, pas de polémiques, pas de débats politiques. Juste des gens qui tombent malades, parfois gravement, et dont personne ne parle.
Et puis, il y a le coût. « Un traitement précoce avec l’immunoglobuline peut éviter les formes graves, mais il coûte cher », explique un infectiologue. « Les hôpitaux ne sont pas équipés partout, et les stocks sont limités. » Autrement dit, même quand on sait, on ne peut pas toujours agir.
La vraie question : et maintenant ?
Alors, que faire ? Se terrer chez soi en automne ? Porter une combinaison anti-tiques en randonnée ? Attendre que les cas explosent pour réagir ?
L’ARS propose des solutions : répulsifs, vêtements couvrants, vérifications systématiques. Mais personne ne les suit vraiment. Pourquoi ? Parce que c’est contraignant. Parce que ça gâche le plaisir de la balade. Parce que, au fond, on croit que ça ne nous arrivera pas.
Sauf que si. Et que les treize cas de Haute-Savoie ne sont qu’un aperçu de ce qui pourrait venir. L’automne approche, les tiques sont toujours là, et personne ne semble prêt à changer ses habitudes.
Alors, soit vous attendez que la maladie frappe pour vous pour agir. Soit vous commencez aujourd’hui. Le choix, comme souvent, est entre la négligence et la prudence.
Et la prudence, dans ce cas, pourrait bien sauver des vies.