Pourquoi les jouets meurent-ils dans une camionnette en Belgique ?

Depuis 37 ans, Thierry Pauwels sillonne la Belgique avec sa camionnette pour vendre des jouets aux forains, hĂŽpitaux et foires. Son mĂ©tier s’éteint. Pourquoi personne ne le remplace ? Et que devient le rĂȘve des enfants quand les grossistes disparaissent ?

Publié le 17 octobre 2026 à 22:03
Pourquoi les jouets meurent-ils dans une camionnette en Belgique ?

Un mĂ©tier qui n’existe plus, ou presque

Le chiffre, c’est celui du Syndicat du Jouet en Belgique : moins de 15 % des grossistes locaux tiennent encore. Le reste ? Des sociĂ©tĂ©s fantĂŽmes, des filiales de groupes Ă©trangers, ou des auto-entrepreneurs qui commandent leurs stocks sur Alibaba et les revendent avec une marge de 30 %. « Avant, un grossiste comme moi achetait en gros Ă  des fabricants europĂ©ens, nĂ©gociait des prix, et revendait avec une marge raisonnable, explique Pauwels. Aujourd’hui ? Tout passe par la Chine, et les prix de vente ont chutĂ© de 40 % en dix ans. »

Pourtant, la demande existe. Les hĂŽpitaux, les crĂšches, les foires foraines
 tous ont besoin de jouets. Mais personne ne veut plus en payer le prix. « Les directeurs d’hĂŽpitaux me disent : ‘Thierry, on ne peut plus vous prendre, c’est trop cher.’ Alors je leur vends des peluches Ă  5 euros l’unitĂ©, et ils me rĂ©pondent : ‘On va commander sur AliExpress, c’est 2 euros.’ » Le problĂšme ? La qualitĂ©. Les jouets low-cost arrivent souvent cassĂ©s, avec des peintures toxiques, ou sans notice en français. « Un enfant Ă  l’hĂŽpital, il a besoin d’un jouet qui tient, pas d’un truc en plastique qui se brise aprĂšs trois jours. »

Mais personne ne semble s’en soucier. Les rĂ©gulateurs belges ferment les yeux sur les importations massives de jouets non conformes. Les associations de consommateurs n’ont pas les moyens de tester chaque lot. « On est dans une logique de course au moins-disant, et les jouets, c’est l’un des secteurs oĂč ça se voit le plus. »

Et puis il y a le problĂšme des forains.

Pauwels en parle avec amertume. « Avant, un forain venait me voir, il commandait 500 peluches pour sa manĂšge, et il me revendait 10 euros piĂšce. Aujourd’hui ? Il achĂšte 500 peluches Ă  2 euros sur un site chinois, et il me dit merci bien. » Le rĂ©sultat ? Les manĂšges sont moins attrayants, les enfants sont moins contents, et les forains gagnent encore moins. « Mais eux, ils s’en foutent. Ils veulent juste survivre. »

La fin d’un Ă©cosystĂšme

Ce qui tue vraiment les grossistes comme Pauwels, ce n’est pas seulement la concurrence chinoise. C’est l’effondrement d’un Ă©cosystĂšme local. Avant, les jouets passaient par des usines en Europe, des distributeurs rĂ©gionaux, des commerces de proximitĂ©. Aujourd’hui ? Tout vient de Shenzhen, et les intermĂ©diaires ont disparu. « On a perdu les fabricants belges, les petits ateliers qui faisaient des jouets en bois, les usines de jouets mĂ©talliques
 Tout a Ă©tĂ© dĂ©localisĂ©. Et avec ça, toute la filiĂšre. »

Pauwels a essayĂ© de s’adapter. Il a mis en place un site web, il fait des livraisons express, il propose des jouets Ă©co-responsables. « J’ai mĂȘme commencĂ© Ă  vendre des jouets en bois made in Belgium. Mais qui va les acheter ? Les parents ? Ils veulent des jouets Ă  5 euros. Les hĂŽpitaux ? Ils veulent des jouets Ă  2 euros. »

Le pire, c’est que personne ne semble rĂ©aliser ce qui se perd. « Un jouet, ce n’est pas qu’un objet. C’est un souvenir, une Ă©motion, un moment partagĂ©. Quand tout passe par Amazon ou AliExpress, on perd ça. On perd l’humain. »

Et puis il y a la question des emplois.

Selon une Ă©tude de l’Union des Classes Moyennes (UCM) publiĂ©e en 2022, le secteur du jouet en Belgique a perdu plus de 1 200 emplois en cinq ans. Des emplois stables, souvent dans des PME familiales. « Moi, j’ai deux employĂ©s. Dans dix ans, il n’y aura plus que moi. Et aprĂšs ? Qui prendra la relĂšve ? » Pauwels n’a pas d’hĂ©ritier. Pas de fils, pas de neveu, personne pour reprendre le flambeau. « Je vais devoir vendre. Ou fermer. »

Ce que personne ne veut voir

Le vrai problĂšme, c’est que personne ne veut assumer la responsabilitĂ© de ce qui se passe. Les politiques ? « Ils parlent de relocalisation, mais en pratique, ils ne font rien. » Les consommateurs ? « Ils veulent tout, tout de suite, et le moins cher possible. » Les grandes surfaces ? « Elles achĂštent en gros chez les gĂ©ants chinois et Ă©crasent les petits. »

Pauwels, lui, voit les consĂ©quences au quotidien. « Un enfant Ă  l’hĂŽpital, il a besoin d’un jouet qui lui fasse oublier sa maladie. Pas d’un truc en plastique qui pue la peinture bon marchĂ©. » Mais qui va payer pour ça ? Qui va se battre pour que les jouets restent des objets de qualitĂ©, et pas des marchandises jetables ?

La rĂ©ponse, c’est personne.

Le dernier des Mohicans

Thierry Pauwels n’a pas l’intention de lĂącher l’affaire. « Je vais continuer jusqu’à ce que je puisse plus. MĂȘme si je dois vendre ma maison pour tenir. » Il a 68 ans. Dans cinq ans, il aura 73. Qui prendra la suite ?

Personne, probablement.

Parce que dans une Ă©conomie oĂč tout se mesure en centimes d’euro et en livraison en 48 heures, un grossiste de jouets en camionnette, c’est un anachronisme. Un luxe. Une relique d’un monde qui a disparu.

Et les enfants ?

Eh bien, eux, ils devront se contenter de ce qu’il reste.

Ou pas.

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R Galaxie Rédaction

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