Un mĂ©tier qui nâexiste plus, ou presque
Le chiffre, câest celui du Syndicat du Jouet en Belgique : moins de 15 % des grossistes locaux tiennent encore. Le reste ? Des sociĂ©tĂ©s fantĂŽmes, des filiales de groupes Ă©trangers, ou des auto-entrepreneurs qui commandent leurs stocks sur Alibaba et les revendent avec une marge de 30 %. « Avant, un grossiste comme moi achetait en gros Ă des fabricants europĂ©ens, nĂ©gociait des prix, et revendait avec une marge raisonnable, explique Pauwels. Aujourdâhui ? Tout passe par la Chine, et les prix de vente ont chutĂ© de 40 % en dix ans. »
Pourtant, la demande existe. Les hĂŽpitaux, les crĂšches, les foires foraines⊠tous ont besoin de jouets. Mais personne ne veut plus en payer le prix. « Les directeurs dâhĂŽpitaux me disent : âThierry, on ne peut plus vous prendre, câest trop cher.â Alors je leur vends des peluches Ă 5 euros lâunitĂ©, et ils me rĂ©pondent : âOn va commander sur AliExpress, câest 2 euros.â » Le problĂšme ? La qualitĂ©. Les jouets low-cost arrivent souvent cassĂ©s, avec des peintures toxiques, ou sans notice en français. « Un enfant Ă lâhĂŽpital, il a besoin dâun jouet qui tient, pas dâun truc en plastique qui se brise aprĂšs trois jours. »
Mais personne ne semble sâen soucier. Les rĂ©gulateurs belges ferment les yeux sur les importations massives de jouets non conformes. Les associations de consommateurs nâont pas les moyens de tester chaque lot. « On est dans une logique de course au moins-disant, et les jouets, câest lâun des secteurs oĂč ça se voit le plus. »
Et puis il y a le problĂšme des forains.
Pauwels en parle avec amertume. « Avant, un forain venait me voir, il commandait 500 peluches pour sa manĂšge, et il me revendait 10 euros piĂšce. Aujourdâhui ? Il achĂšte 500 peluches Ă 2 euros sur un site chinois, et il me dit merci bien. » Le rĂ©sultat ? Les manĂšges sont moins attrayants, les enfants sont moins contents, et les forains gagnent encore moins. « Mais eux, ils sâen foutent. Ils veulent juste survivre. »
La fin dâun Ă©cosystĂšme
Ce qui tue vraiment les grossistes comme Pauwels, ce nâest pas seulement la concurrence chinoise. Câest lâeffondrement dâun Ă©cosystĂšme local. Avant, les jouets passaient par des usines en Europe, des distributeurs rĂ©gionaux, des commerces de proximitĂ©. Aujourdâhui ? Tout vient de Shenzhen, et les intermĂ©diaires ont disparu. « On a perdu les fabricants belges, les petits ateliers qui faisaient des jouets en bois, les usines de jouets mĂ©talliques⊠Tout a Ă©tĂ© dĂ©localisĂ©. Et avec ça, toute la filiĂšre. »
Pauwels a essayĂ© de sâadapter. Il a mis en place un site web, il fait des livraisons express, il propose des jouets Ă©co-responsables. « Jâai mĂȘme commencĂ© Ă vendre des jouets en bois made in Belgium. Mais qui va les acheter ? Les parents ? Ils veulent des jouets Ă 5 euros. Les hĂŽpitaux ? Ils veulent des jouets Ă 2 euros. »
Le pire, câest que personne ne semble rĂ©aliser ce qui se perd. « Un jouet, ce nâest pas quâun objet. Câest un souvenir, une Ă©motion, un moment partagĂ©. Quand tout passe par Amazon ou AliExpress, on perd ça. On perd lâhumain. »
Et puis il y a la question des emplois.
Selon une Ă©tude de lâUnion des Classes Moyennes (UCM) publiĂ©e en 2022, le secteur du jouet en Belgique a perdu plus de 1 200 emplois en cinq ans. Des emplois stables, souvent dans des PME familiales. « Moi, jâai deux employĂ©s. Dans dix ans, il nây aura plus que moi. Et aprĂšs ? Qui prendra la relĂšve ? » Pauwels nâa pas dâhĂ©ritier. Pas de fils, pas de neveu, personne pour reprendre le flambeau. « Je vais devoir vendre. Ou fermer. »
Ce que personne ne veut voir
Le vrai problĂšme, câest que personne ne veut assumer la responsabilitĂ© de ce qui se passe. Les politiques ? « Ils parlent de relocalisation, mais en pratique, ils ne font rien. » Les consommateurs ? « Ils veulent tout, tout de suite, et le moins cher possible. » Les grandes surfaces ? « Elles achĂštent en gros chez les gĂ©ants chinois et Ă©crasent les petits. »
Pauwels, lui, voit les consĂ©quences au quotidien. « Un enfant Ă lâhĂŽpital, il a besoin dâun jouet qui lui fasse oublier sa maladie. Pas dâun truc en plastique qui pue la peinture bon marchĂ©. » Mais qui va payer pour ça ? Qui va se battre pour que les jouets restent des objets de qualitĂ©, et pas des marchandises jetables ?
La rĂ©ponse, câest personne.
Le dernier des Mohicans
Thierry Pauwels nâa pas lâintention de lĂącher lâaffaire. « Je vais continuer jusquâĂ ce que je puisse plus. MĂȘme si je dois vendre ma maison pour tenir. » Il a 68 ans. Dans cinq ans, il aura 73. Qui prendra la suite ?
Personne, probablement.
Parce que dans une Ă©conomie oĂč tout se mesure en centimes dâeuro et en livraison en 48 heures, un grossiste de jouets en camionnette, câest un anachronisme. Un luxe. Une relique dâun monde qui a disparu.
Et les enfants ?
Eh bien, eux, ils devront se contenter de ce quâil reste.
Ou pas.