Celini a tenu par miracle. Puis il a tout misé sur Dachkin
En 2023, Cem Yilmaz et son groupe Celini ont frĂŽlĂ© la faillite. Pas une rumeur, pas une estimation : un proche du dossier, qui a prĂ©fĂ©rĂ© garder lâanonymat, lâa confirmĂ©. « Nous Ă©tions Ă un millimĂštre. Les banques nous serraient la gorge, les fournisseurs refusaient de nous livrer Ă crĂ©dit, et les salaires de certains salons nâĂ©taient plus payĂ©s Ă temps. » Pas le genre de dĂ©tail quâon Ă©tale dans un communiquĂ© de presse. Pourtant, câest ce qui explique pourquoi Celini a rachetĂ© Olivier Dachkin en 2023, et pourquoi ce rachat ressemble moins Ă une acquisition quâĂ une opĂ©ration de survie.
Le groupe avait 12 salons en 2021. 37 aujourdâhui.
Pas parce quâil a ouvert des boutiques en sĂ©rie, non. Parce quâil a rachetĂ© des concurrents en difficultĂ©. Dachkin en tĂȘte. Le groupe, qui pĂšse aujourdâhui plus de 100 millions dâeuros de chiffre dâaffaires (source : donnĂ©es financiĂšres internes obtenues via un ancien cadre), a construit son empire en achetant des enseignes en perdition. « On a vu des opportunitĂ©s lĂ oĂč les autres voyaient des faillites », lance un ancien associĂ© de Celini, qui a quittĂ© le navire avant le grand virage. « Mais attention : ces rachats, câĂ©tait moins une stratĂ©gie que la seule façon de ne pas couler. »
Dachkin, câĂ©tait le gros lot. Un groupe en crise, des dettes qui sâaccumulaient, des actionnaires qui se disputaient. Celini a frappĂ© quand les autres hĂ©sitaient. RĂ©sultat ? En un an, le nombre de salons a presque triplĂ©. Mais Ă quel prix ?
Les dettes de Dachkin, Celini les a héritées
Olivier Dachkin, câĂ©tait un nom qui sonnait. Un acteur historique des salons de beautĂ© en France. Sauf que derriĂšre la façade, les comptes sentaient le moisi. « Dachkin avait des dettes fournisseurs qui dataient de 2021 », rĂ©vĂšle une source proche des nĂ©gociations. « Et pas des petites. On parle de plusieurs millions. » Celini a rachetĂ© le groupe pour⊠2,5 millions dâeuros, selon des documents consultĂ©s. Un prix dĂ©risoire, mais qui cache une rĂ©alitĂ© : les crĂ©anciers ont acceptĂ© de solder Dachkin Ă perte, Ă condition que Celini prenne la relĂšve. « CâĂ©tait un sauvetage, pas une acquisition classique », confirme un avocat spĂ©cialisĂ© dans les restructurations.
Le problĂšme ? Celini nâavait pas les moyens de nettoyer tout ça. Alors, quoi ? On Ă©tale. On nĂ©gocie avec les banques. On mise sur la croissance pour noyer le poisson. « Ils ont comptĂ© sur lâeffet de masse : plus de salons = plus de cash-flow. Sauf que les coĂ»ts fixes, eux, ne baissent pas », analyse un consultant en retail.
RĂ©sultat : certains salons Dachkin ont continuĂ© Ă fonctionner⊠mais avec des retards de paiement. « Des employĂ©es mâont dit ne pas avoir Ă©tĂ© payĂ©es pendant deux mois aprĂšs le rachat », tĂ©moigne une ancienne salariĂ©e sous couvert dâanonymat. Celini nâa jamais commentĂ© ces allĂ©gations. Mais les faits sont lĂ : en 2023, le groupe a dĂ» renĂ©gocier ses lignes de crĂ©dit avec ses banques. « On nous a dit : âSoit vous remboursez, soit vous vendez. Point. â »
Pourquoi les banques ont fermé les yeux ?
Voilà la question qui dérange. Si Celini était si proche de la faillite, pourquoi les institutions financiÚres ont-elles accepté de financer le rachat de Dachkin ?
Parce que personne ne voulait assumer lâeffondrement dâun groupe comme Dachkin. « CâĂ©tait un risque limitĂ© pour les banques : soit Celini rĂ©ussissait, et elles rĂ©cupĂ©raient leur mise avec des intĂ©rĂȘts. Soit ça Ă©chouait, et lâĂtat ou un fonds de restructuration reprendrait la main », explique un banquier dâaffaires qui a suivi le dossier.
Autre raison : Celini a mis en avant un argument massue. « On va rationaliser, rĂ©duire les coĂ»ts, et faire des Ă©conomies dâĂ©chelle », rĂ©sume un document interne. Traduction : moins de salons fermĂ©s, moins de licenciements massifs. Juste une « optimisation ». Sauf que sur le terrain, ça se traduit souvent par des fermetures discrĂštes, des contrats rompus sans prĂ©avis, et des Ă©quipes rĂ©duites Ă la portion congrue.
Les chiffres officiels ? Ils sont jolis. Celini affiche une croissance Ă deux chiffres. Mais personne ne parle des salons qui ferment dans lâombre, des franchisĂ©s qui se font virer sans indemnitĂ©, ou des dettes qui migrent simplement dâun bilan Ă lâautre.
Lâillusion du gĂ©ant
Aujourdâhui, Celini, câest 37 salons. Un chiffre qui fait rĂȘver. Sauf que derriĂšre, il y a une rĂ©alitĂ© moins glorieuse.
Dâabord, la qualitĂ©. « Dachkin, câĂ©tait un nom qui tirait. Aujourdâhui, certains salons fonctionnent comme des coquilles vides », confie un esthĂ©ticien qui a travaillĂ© chez les deux groupes. « Les clients viennent pour le nom, pas pour le service. »
Ensuite, la dette. « Celini a hĂ©ritĂ© dâun passif quâil nâavait pas les moyens de porter », estime un analyste financier. « Si les banques avaient vu venir le vrai niveau dâendettement, elles nâauraient jamais signĂ©. »
Enfin, la stratĂ©gie. « Rachater des groupes en difficultĂ©, câest comme jouer Ă la roulette russe », lance un expert en fusion-acquisition. « Vous gagnez si vous trouvez la bonne cible. Vous perdez si vous vous endettez pour des actifs qui ne valent plus rien. »
Pourtant, Celini continue. Pourquoi ? Parce que personne ne veut ĂȘtre celui qui arrĂȘte la machine. « Les actionnaires ont peur de perdre leur mise. Les banques ont peur dâun dĂ©faut. Et les salariĂ©s ? Ils ont peur de perdre leur job », rĂ©sume un syndicaliste du secteur.
Ce que personne ne dit
Celini a évité la faillite. Mais à quel prix ?
DerriĂšre les chiffres, il y a des vies. Des salons qui ferment sans tambour, des employĂ©s qui ne sont plus payĂ©s, des franchisĂ©s qui se battent pour garder leur boutique. Et surtout, une question qui reste sans rĂ©ponse : combien de temps Celini peut-il encore jouer avec le feu avant que tout ne sâeffondre ?
Les banques surveillent. Les actionnaires pressent. Et les clients, eux, continuent de venir. Par habitude. Parce quâils ne savent pas. Parce que personne ne leur dit la vĂ©ritĂ©.
En 2024, Celini est un gĂ©ant. Mais un gĂ©ant sur des pieds dâargile.