Le port qui fait semblant de ne pas voir
Tanger Med, c’est le géant africain du pétrole. Le plus grand terminal de stockage d’Europe, avec une capacité de 3,5 millions de mètres cubes. Un hub stratégique pour l’Europe, qui y transite une partie de son gaz et de son diesel. Sauf que depuis l’invasion de l’Ukraine, le port joue un jeu trouble. Officiellement, il respecte l’embargo européen sur le pétrole russe. Officieusement, il continue de faciliter son acheminement. Comment ? En faisant semblant de ne pas voir.
Prenez ce cargo parti en mars. Il n’a pas traversé la mer Noire, zone interdite aux navires sous pavillon européen. Il a pris la route du nord, via la Baltique. Une manœuvre classique pour contourner les sanctions. Mais pour que ça marche, il faut des complicités. Et Tanger Med en est une. Le port marocain sert de plaque tournante : le diesel russe arrive, est stocké, puis réexporté sous faux pavillon. Personne ne vérifie vraiment d’où vient le carburant. Personne ne pose de questions.
Pourtant, les règles sont claires. L’Union européenne interdit l’importation de pétrole russe, même transitant par un troisième pays. Sauf que Tanger Med, c’est un peu la zone grise. Le Maroc n’est pas membre de l’UE, et ses autorités ne sont pas tenues de respecter les mêmes contraintes. Résultat : le port devient un passage obligé pour le diesel russe qui veut éviter les sanctions.
Et les Européens ? Ils ferment les yeux. Pourquoi ? Parce que Tanger Med, c’est aussi une source d’approvisionnement fiable. Moins cher que le diesel européen, et disponible en quantité. Dans un contexte de crise énergétique, les pays européens préfèrent regarder ailleurs.
Le Maroc, entre dépendance et calcul
Le Maroc a besoin de la Russie. Pas seulement pour le pétrole. Pour le blé, le gaz, et une partie de ses exportations vers la Chine. En 2022, 12 % des importations marocaines provenaient de Russie. Un chiffre qui a bondi depuis le début de la guerre en Ukraine. Le pays a tout intérêt à ne pas froisser Moscou.
Mais le Maroc a aussi besoin de l’Europe. Ses exportations vers l’UE représentent 60 % de son commerce extérieur. Et Tanger Med, c’est son atout majeur. Sans ce port, le Maroc perdrait une partie de sa crédibilité comme partenaire économique.
Alors on fait semblant de rien. On laisse passer les cargaisons russes, mais on continue à se présenter comme un allié fiable de l’Europe. Un équilibriste. Un peu comme si le Maroc disait : « On prend ce qu’on peut, mais on ne vous déçoit pas. »
Sauf que cette stratégie a un prix. Le Maroc se met en porte-à-faux avec ses propres déclarations. Officiellement, le royaume condamne la guerre en Ukraine et soutient les sanctions européennes. Officieusement, il en profite pour importer du pétrole russe à prix réduit. Une hypocrisie qui ne passe pas inaperçue.
Les régulateurs, complices malgré eux
L’Europe a des outils pour contrôler ces flux. Mais elle ne les utilise pas. Pourquoi ? Parce que c’est compliqué. Parce que ça fâche. Parce que Tanger Med, c’est aussi un partenaire économique clé.
Prenez l’exemple de la Commission européenne. Elle a bien identifié le problème. Dans un rapport de 2023, elle souligne que « certains ports tiers facilitent le contournement des sanctions ». Mais elle ne fait rien. Pas de sanctions contre le Maroc. Pas de pression sur Tanger Med. Juste des recommandations vagues.
Pourquoi cette passivité ? Parce que l’Europe a peur. Peur de perdre un approvisionnement en carburant. Peur de froisser le Maroc, un partenaire stratégique en Afrique. Peur, surtout, de montrer qu’elle n’a pas les moyens de faire respecter ses propres règles.
Les régulateurs marocains, eux, jouent les innocents. « Nous ne faisons que transiter des marchandises », disent-ils. Comme si le fait de stocker du pétrole russe avant de le réexporter n’était pas une forme de complicité.
Mais le vrai problème, c’est que personne ne veut assumer. Ni l’Europe, ni le Maroc, ni même les compagnies pétrolières qui gèrent Tanger Med. Tout le monde regarde ailleurs. Tout le monde fait semblant de ne pas voir.
Le vrai jeu : qui gagne vraiment ?
Derrière ces manigances, il y a des gagnants. Et des perdants.
Les gagnants :
- La Russie, qui contourne l’embargo et continue de vendre son pétrole à prix d’or.
- Les compagnies pétrolières marocaines, qui achètent du diesel russe à bas prix et le revendent avec une marge confortable.
- L’Europe, qui se fournit en carburant sans avoir à payer le prix fort.
Les perdants :
- L’Ukraine, qui voit la Russie continuer à financer sa guerre grâce à ces ventes détournées.
- Les consommateurs européens, qui paient un peu moins cher leur diesel, mais sans savoir d’où il vient vraiment.
- Le Maroc, qui se met à dos une partie de son opinion publique et risque des représailles si l’affaire éclate.
Mais le plus gros perdant, c’est peut-être l’image de l’Europe. Une Europe qui dit vouloir sanctionner la Russie, mais qui, dans les faits, continue à lui fournir du carburant. Une Europe qui prône la transparence, mais qui ferme les yeux sur des flux opaques. Une Europe qui se présente comme un modèle de démocratie, mais qui, sur ce dossier, ressemble à un complice malgré elle.
Et maintenant ?
Alors, que faire ? Sanctionner le Maroc ? Cela signifierait couper un approvisionnement en pétrole crucial. Fermer Tanger Med ? Cela mettrait en péril des milliers d’emplois et des investissements européens.
Reste une solution : la transparence. Obliger Tanger Med à publier l’origine exacte de ses cargaisons. Mettre en place des contrôles stricts aux frontières. Et surtout, cesser de faire semblant.
Mais pour ça, il faudrait que quelqu’un ait le courage de dire la vérité. Et ça, personne ne semble prêt à le faire.
Pour l’instant, Tanger Med continue son petit jeu. Le diesel russe arrive, le diesel russe repart. Et personne ne bronche.
C’est ça, le vrai scandale. Pas les cargaisons en elles-mêmes. Mais le fait que tout le monde sache, et que personne ne réagisse.