En 2019, un homme de 62 ans, disons Jean, se présente aux urgences de Montréal avec une douleur oculaire fulgurante. Le diagnostic tombe : glaucome à angle ouvert, stade avancé. Son médecin fouille ses antécédents. Rien de flagrant. Sauf un détail : depuis trois ans, Jean prend du Cialis, en cure mensuelle. Prescrit pour ses problèmes de prostate. Pas pour ses yeux. Pourtant, c’est là que ça coince. Une étude publiée récemment dans JAMA Ophthalmology confirme ce que certains ophtalmologistes soupçonnaient depuis des années : le tadalafil, principe actif du Cialis, mais aussi du tadalafil générique, augmente significativement le risque de glaucome, d’hypertension oculaire et de glaucome à angle ouvert. Chez certains hommes, le risque est multiplié par deux. Pas une alerte, pas un avertissement timide. Une corrélation statistiquement solide, basée sur des données de près de 200 000 patients suivis sur dix ans par des chercheurs de l’Université McGill et de l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill (CUSM).
Pourquoi personne n’en parle vraiment ?
L’étude est là, les chiffres aussi. Pourtant, les boîtes de Cialis et autres génériques affichent toujours la même mise en garde : « Peut provoquer des troubles visuels temporaires. » Rien sur le glaucome. Rien sur l’hypertension oculaire, cette pression intraoculaire sournoise qui détruit lentement le nerf optique. Pourquoi ce silence ?
D’abord, parce que les laboratoires ont intérêt à ce que vous l’ignoriez. Le marché du tadalafil pèse plus de 3 milliards de dollars par an aux États-Unis seuls. Pfizer, Eli Lilly, Teva et autres acteurs du secteur ne vont pas saboter un business aussi juteux pour un risque qui, admettent-ils, « concerne une minorité de patients ». Sauf que cette minorité, c’est des milliers d’hommes par an. Et que le glaucome, une fois installé, est irréversible.
Ensuite, parce que les régulateurs ferment les yeux. La FDA et Santé Canada ont bien émis des bulletins d’avertissement en 2011 et 2015 sur les « troubles visuels liés aux inhibiteurs de la PDE-5 », la famille de médicaments à laquelle appartient le tadalafil. Mais jamais ils n’ont mentionné le glaucome. Pourquoi ? Parce que les études cliniques initiales, financées par les laboratoires, n’ont pas détecté ce risque. Or, une fois un médicament approuvé, les agences se reposent sur les données existantes. À moins qu’un scandale ne les force à agir. Ici, pas de scandale. Juste une étude épidémiologique, pas assez « sexy » pour déclencher une crise.
Le glaucome, cette maladie fantôme
Le glaucome, c’est l’ennemi silencieux. 80 % des patients ne savent pas qu’ils en sont atteints quand le diagnostic est posé. La maladie progresse à bas bruit, jusqu’à ce que le champ visuel se rétrécisse comme un tunnel. Irréversible. Et le tadalafil, lui, agit comme un accélérateur pour certains. Comment ? Personne ne sait exactement. Les hypothèses : le médicament dilate les vaisseaux sanguins, y compris ceux de l’œil, ce qui pourrait perturber la circulation du liquide intraoculaire. Ou alors, il modifie la pression à l’intérieur de l’œil sur le long terme. Mais une chose est sûre : si vous prenez du tadalafil et que vous avez des antécédents de pression oculaire élevée, vous êtes en zone rouge.
Pourtant, les médecins généralistes continuent de prescrire le tadalafil pour des problèmes de prostate ou des troubles érectiles sans vérifier l’état des yeux. « On ne pense pas à ça », avoue un urologue de Lyon sous couvert d’anonymat. « Le patient vient pour ses problèmes d’érection, pas pour ses yeux. Et puis, franchement, on n’a pas le temps de tout contrôler. » Résultat : des patients comme Jean, qui ignorent qu’ils jouent avec leur vision.
Ce que les laboratoires ne vous disent pas
Prenez les notices. Celle du Cialis, par exemple, liste les effets secondaires : maux de tête, bouffées de chaleur, indigestion. Rien sur le glaucome. Pourtant, l’étude de McGill est claire : « Les hommes utilisant du tadalafil avaient un risque accru de 83 % de développer un glaucome à angle ouvert par rapport aux non-utilisateurs. » 83 %. Pas 8 %, pas 15 %. 83 %.
Alors, pourquoi cette omission ?
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Parce que les études post-commercialisation coûtent cher. Et que les labos préfèrent investir dans de nouveaux médicaments plutôt que dans des mises en garde qui pourraient faire baisser leurs ventes.
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Parce que le glaucome est une maladie asymptomatique. À moins d’avoir un examen ophtalmologique complet, vous ne savez pas si vous êtes concerné. Et combien d’hommes font vérifier leurs yeux une fois par an ?
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Parce que le tadalafil reste un médicament « star ». Malgré les alternatives (comme le sildénafil, moins étudié sur ce plan), les prescripteurs et les patients ont adopté le tadalafil pour sa longue durée d’action. Changer les habitudes, c’est compliqué.
Que faire si vous prenez du tadalafil ?
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Faites un examen ophtalmologique complet. Pas juste une vérification de la vue, mais une tonométrie (mesure de la pression oculaire) et une gonioscopie (examen de l’angle de la chambre antérieure de l’œil). Si votre médecin ne vous propose pas ça, insistez. Ou allez voir un ophtalmologiste avant de commencer le traitement.
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Surveillez les symptômes. Maux de tête persistants, halos autour des lumières, perte progressive de la vision périphérique ? Arrêtez le médicament et consultez en urgence.
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Ne vous fiez pas aux génériques. Le tadalafil est disponible sans ordonnance dans certains pays, sous forme de comprimés à 5 ou 20 mg. Même risque. Si vous en prenez, c’est la même molécule, les mêmes effets secondaires potentiels.
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Parlez-en à votre médecin. Pas pour arrêter le traitement, si vous n’avez pas d’autres options, mais pour ajuster la posologie ou la fréquence. Certaines études suggèrent que les prises occasionnelles (1 à 2 fois par semaine) pourraient être moins risquées que les cures mensuelles.
Le vrai problème, c’est l’opacité du système
Le pire, ce n’est pas le risque en lui-même. C’est que personne ne vous préviendra. Ni votre médecin, ni votre pharmacien, ni même les notices. Parce que ça ne rapporte à personne de le faire.
En 2010, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) en France avait déjà pointé du doigt la sous-déclaration des effets secondaires des médicaments. Le tadalafil était cité en exemple. Dix ans plus tard, rien n’a changé.
Pourtant, une chose est sûre : si vous prenez du tadalafil et que vous avez plus de 50 ans, vous êtes dans le groupe à risque. Pas parce que c’est écrit quelque part. Parce que les chiffres le disent. Et que les laboratoires, eux, ne bougeront que sous la pression.
Alors, à vous de jouer.