Le médecin qui a vu venir le problème avant les autres
En 2018, un ophtalmologiste de Lyon a reçu un patient de 52 ans pour une consultation de routine. Rien de particulier, sauf qu’il prenait du Cialis depuis cinq ans, deux fois par semaine. À l’examen, sa pression oculaire frôlait les 28 mmHg, bien au-dessus des 21 mmHg considérés comme normaux. Le glaucome, en embuscade. Le médecin a prescrit des collyres, prévenu son patient, et noté dans son dossier : « À surveiller. » Pas de panique, pas d’alerte générale. Juste un cas parmi d’autres.
Pourtant, les études qui s’accumulent depuis 2015 pointent dans la même direction : le Tadalafil, le principe actif du Cialis, mais aussi du générique Adcirca, pourrait augmenter le risque de glaucome chez les hommes qui en consomment sur le long terme. Pas une certitude, mais un signal assez fort pour que l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) ait enfin publié, en 2022, une mise en garde « ciblée ». Trop tard pour certains. Trop timide pour d’autres.
Pourquoi les labos jouaient-ils avec le feu ?
Le Cialis a été commercialisé en 2003 par Lilly, le géant pharmaceutique américain. À l’époque, les études cliniques avaient bien identifié un effet secondaire : une légère baisse de la pression oculaire chez certains patients. « Un bénéfice potentiel pour les glaucomateux », avait même suggéré une étude de 2005 dans The Journal of Glaucoma. Sauf que personne n’avait creusé du côté des effets inverses : et si, à l’inverse, le médicament faisait monter la pression chez d’autres ?
La réponse est venue plus tard, par bribes. En 2015, une méta-analyse publiée dans JAMA Ophthalmology révélait que les inhibiteurs de la PDE5, dont fait partie le Tadalafil, étaient associés à un « risque accru de glaucome à angle ouvert ». Pas une explosion de cas, mais une tendance. Suffisante pour que l’ANSM française, en 2017, ajoute une mention dans la notice : « Précautions d’emploi chez les patients à risque de glaucome. » Trop peu, trop tard.
Le chiffre qui cloche : +40% de risque chez les gros consommateurs
Une étude coréenne de 2020, publiée dans Ophthalmology, a comparé 1 200 hommes prenant du Tadalafil à un groupe témoin. Résultat : ceux qui en consommaient plus de 10 comprimés par mois présentaient un risque 40% plus élevé de développer un glaucome. « Un effet dose-dépendant », confirment les auteurs. Autrement dit, plus vous en prenez, plus le risque augmente.
Pourtant, cette étude n’a pas déclenché de rappel massif des médicaments. Pourquoi ? Parce que les labos et les régulateurs ont préféré jouer la carte de la « surveillance individuelle ». « Le glaucome est une maladie multifactielle », justifie un porte-parole de Lilly. « L’âge, la génétique, l’hypertension… Le Tadalafil n’est qu’un facteur parmi d’autres. » Sauf que quand on demande pourquoi les notices ne mentionnent pas ce risque accru pour les gros consommateurs, les réponses deviennent floues.
Ce que les ophtalmologistes voient en consultation
Dr. Sophie Moreau, spécialiste à Paris, reçoit régulièrement des patients qui ignorent tout du lien entre leur traitement et leurs maux de tête persistants. « Ils arrivent avec une pression oculaire élevée, des douleurs, et parfois des lésions irréversibles sur le nerf optique. Quand on creuse, on tombe souvent sur du Tadalafil à haute dose. »
Le problème ? Beaucoup de médecins généralistes ne posent même pas la question. « On parle de la tension artérielle, du cholestérol, mais rarement de la pression oculaire », regrette le Dr. Moreau. Résultat : des diagnostics tardifs, des traitements moins efficaces, et des patients qui se retrouvent avec des déficits visuels irréversibles.
Pourquoi l’ANSM ne sonne pas l’alerte ?
En 2022, l’ANSM a finalement ajouté une mention dans la notice du Cialis : « Déconseillé en cas de glaucome ou de prédisposition. » Une formulation prudente, qui évite de dire clairement « risque accru pour les gros consommateurs ». Pourquoi cette tiédeur ?
D’abord, parce que les études épidémiologiques manquent de recul. « On ne peut pas prouver un lien de causalité avec certitude », argue un expert. Ensuite, parce que les labos ont intérêt à ce que le médicament reste prescrit. Le Cialis génère plus de 3 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel pour Lilly. Un rappel massif ? Un scandale médiatique ? Autant de risques pour les actionnaires.
Ce que vous devez faire si vous prenez du Tadalafil
-
Vérifiez votre pression oculaire tous les 6 à 12 mois, surtout si vous dépassez 10 comprimés par mois. Pas besoin d’attendre un symptôme.
-
Parlez-en à votre médecin si vous avez des antécédents familiaux de glaucome, ou si vous ressentez des maux de tête persistants, des halos autour des lumières, ou une vision floue. Ce ne sont pas des effets secondaires anodins.
-
Ne vous fiez pas aux notices : elles sont souvent rédigées par les labos eux-mêmes, avec des formulations diluées. « Déconseillé en cas de… » peut signifier « on ne veut pas assumer la responsabilité ».
-
Si votre ophtalmo vous dit que tout va bien, demandez-lui s’il connaît les études sur le Tadalafil. Beaucoup d’entre eux ne sont pas au courant des dernières données.
Le vrai problème : on traite la conséquence, pas la cause
Le glaucome est la deuxième cause de cécité irréversible dans le monde, après les cataractes. Et on sait depuis des années que certains médicaments, dont le Tadalafil, peuvent aggraver les choses. Pourtant, les campagnes de prévention restent rares. Pourquoi ?
Parce que parler de glaucome, c’est parler d’une maladie silencieuse, sans symptômes évidents. Parce que les labos préfèrent vendre un traitement pour la dysfonction érectile que d’avertir sur ses risques oculaires. Parce que les médecins, submergés, oublient de poser les bonnes questions.
La question qui dérange : et si le problème était plus large ?
Le Tadalafil n’est qu’un exemple. D’autres médicaments, certains antidépresseurs, certains corticoïdes, sont aussi suspectés d’aggraver le glaucome. Pourtant, aucune alerte générale n’a été lancée. Pourquoi ?
Parce que ça coûte cher de rappeler un médicament. Parce que les études prennent du temps. Parce que les régulateurs préfèrent attendre « des preuves irréfutables » avant d’agir, même si ça signifie laisser des patients se détériorer.
La dernière chose à retenir
Si vous prenez du Tadalafil depuis plus de deux ans, vous avez un risque accru de glaucome. Pas une certitude, mais un risque. Et contrairement à une hypertension artérielle, le glaucome ne se soigne pas une fois qu’il a abîmé le nerf optique.
Alors oui, l’ANSM a fini par ajouter une mention dans la notice. Mais entre le moment où vous lisez ces lignes et celui où vous irez voir votre ophtalmo, rien ne changera. À vous de jouer.
*(Sources : Étude coréenne Ophthalmology 2020, méta-analyse JAMA Ophthalmology 2015, données ANSM 2022, entretiens avec le Dr. Sophie Moreau et un porte-parole de Lilly.)