L’amiante était partout, mais les preuves, elles, ont disparu
Sylvain a passé sa vie à La Roche-sur-Yon, entre les chantiers de la base navale et les ateliers de mécanique. Comme son frère. Comme des centaines d’autres. Dans les années 70-80, l’amiante, c’était le matériau roi. On en trouvait dans les isolants, les flocages, les freins de voiture, les tuiles, les plaques de plâtre. Même les vêtements des ouvriers en étaient imprégnés. « On rentrait chez soi avec la poussière sur les chaussures, sur les vêtements, sur les mains », raconte-t-il. « Personne ne nous a jamais prévenus. Personne ne nous a jamais équipés. »
En 1997, la France interdit enfin l’amiante. Trop tard pour Jean-Luc, mort en 2015. Trop tard pour les milliers d’autres. Selon l’INRS (Institut National de Recherche et de Sécurité), entre 1997 et 2016, 1 500 décès par an étaient attribuables à l’amiante en France. Un chiffre qui ne baisse pas, parce que les cancers liés à l’exposition mettent des décennies à se déclarer. « On nous a menti pendant des années, et maintenant, on nous fait porter le chapeau », lance Sylvain. « Les dossiers médicaux de mon frère ne mentionnent même pas l’amiante. Comme si c’était un sujet tabou. »
Pourtant, les preuves étaient là. Dans les archives des usines, dans les témoignages des anciens ouvriers, dans les rapports des médecins du travail. Mais aujourd’hui ? « Les dossiers ont été perdus, classés, ou détruits », explique Me Sophie Dubois, avocate spécialisée dans les maladies professionnelles. « Les entreprises ferment, les responsables prennent leur retraite, et les victimes se retrouvent sans rien. »
Sylvain a essayé de se battre. Il a demandé des examens, des contre-expertises, des reconnaissance de maladie professionnelle. « On m’a dit que je n’avais pas assez de preuves. Que mon cas était trop ancien. Que c’était trop tard. » Trop tard pour quoi ? Pour obtenir justice ? Pour que quelqu’un assume ? Pour que les responsables rendent des comptes ?
# Les usines savent, mais ne disent rien
En 2018, une enquête de l’Association des Victimes de l’Amiante (AVA) a révélé que plus de 50 000 décès par an en Europe étaient liés à l’amiante. En France, les chantiers navals de La Roche-sur-Yon figuraient parmi les pires. « On travaillait à côté de plaques de fibrociment sans aucune protection », se souvient Sylvain. « Les contremaîtres savaient. Les médecins du travail savaient. Mais personne ne nous a jamais avertis. »
Pourtant, les archives existent. Dans les rapports internes de la Société des Forges et Chantiers de la Loire (FCN), aujourd’hui disparue, on trouve des mentions d’exposition à l’amiante dès les années 60. « Les ouvriers étaient conscients du danger, mais on leur a dit que c’était sans risque », confirme un ancien contremaître, qui préfère rester anonyme. « On nous a menti pour ne pas perdre de main-d’œuvre. »
Aujourd’hui, les usines ont fermé, les responsables ont pris leur retraite, et les dossiers ont été archivés. « Quand j’ai demandé des copies des rapports médicaux de mon frère, on m’a répondu que les fichiers étaient introuvables », raconte Sylvain. « Introuvables ? Ou simplement effacés ? »
# Le système broie les victimes en silence
En France, obtenir une reconnaissance de maladie professionnelle liée à l’amiante est un parcours du combattant. « Il faut prouver une exposition prouvée, avec des certificats médicaux, des témoignages, des archives », explique Me Dubois. « Mais quand les dossiers ont disparu, quand les témoins sont morts, quand les entreprises ont fait faillite… il ne reste plus rien. »
Sylvain a dépensé des milliers d’euros en expertises médicales. « J’ai dû payer moi-même pour savoir ce que j’avais dans les poumons », dit-il. « L’État, lui, ne dépense pas un centime. » Selon une étude de la Caisse Nationale de l’Assurance Maladie (CNAM), seulement 10 % des demandes de reconnaissance de maladie professionnelle liée à l’amiante aboutissent. Les autres ? Rejetées. Oubliées. Enterrées.
« On nous traite comme des menteurs, comme des profiteurs », s’indigne Sylvain. « Comme si on inventait nos maladies pour toucher des indemnités. Mais regardez les chiffres : l’amiante tue encore aujourd’hui. Et qui paie ? Les victimes. Toujours les victimes. »
# Ce que personne ne veut voir
En 2023, une enquête de l’Inspection du Travail a révélé que des milliers de tonnes d’amiante étaient encore présentes dans des bâtiments publics et privés en France. « On nous parle de décontamination, de rénovation, mais dans les faits, rien ne bouge », dénonce un syndicaliste de la CGT. « Les entreprises préfèrent fermer les yeux plutôt que de payer. »
Sylvain, lui, continue de tousser. « Je sais ce que j’ai respiré. Je sais ce qui a tué mon frère. Mais personne ne veut entendre ça. »
Il a un dossier médical épais comme un livre. Des radios, des scanners, des bilans sanguins. Rien qui ne mentionne l’amiante. « Parce que c’est plus simple comme ça », murmure-t-il. « Plus simple pour eux. Pas pour moi. »
# La dernière question
Quand on demande à Sylvain ce qu’il attend, il répond sans hésiter : « Que quelqu’un assume. Que les responsables soient jugés. Que les dossiers ne disparaissent plus. »
Mais surtout, il veut que les autres sachent. « Mon frère est mort en silence. Moi, je ne veux pas finir comme lui. Et je ne veux pas que d’autres meurent sans que personne ne sache pourquoi. »
Parce que l’amiante, elle, ne parle pas. Elle tue. Et après, elle s’efface.