Un modèle en tension entre innovation et formation pratique
Depuis sa création en septembre 2014, Student.be s’est imposée comme un acteur clé pour faciliter la transition entre les études et le marché du travail en Belgique. Sa mission repose sur un principe simple : rapprocher les jeunes des réalités professionnelles via des expériences concrètes, que ce soient des jobs étudiants, des stages ou des choix d’orientation. Or, cette approche se heurte aujourd’hui à une évolution technologique qui remet en cause l’un de ses piliers : la place des stagiaires dans les entreprises. Alors que l’intelligence artificielle (IA) gagne du terrain dans la gestion des tâches administratives ou analytiques, certaines organisations envisagent de remplacer une partie des missions traditionnellement confiées aux jeunes en formation. Cette perspective soulève des questions sur l’équilibre entre productivité et transmission des savoirs.
Le débat n’est pas nouveau. Pourtant, l’IA introduit une dimension supplémentaire : celle d’un outil capable d’exécuter des tâches jusqu’ici réservées à des humains, y compris des débutants. Pour Student.be, cette substitution représente un « mauvais calcul ». Derrière cette formule se cache une critique plus large : l’automatisation risque de priver les étudiants d’une immersion indispensable à leur développement professionnel, tout en réduisant les opportunités de recrutement pour les jeunes diplômés.
Qui décide, et selon quelles règles ?
Aucun texte légal belge ou européen n’interdit explicitement le remplacement des stagiaires par des algorithmes. Les entreprises disposent donc d’une liberté relative pour intégrer ces solutions, sous réserve de respecter certaines obligations. Par exemple, la loi belge sur les stages (modifiée en 2021) impose une convention tripartite entre l’étudiant, l’entreprise et l’établissement d’enseignement, avec des objectifs pédagogiques précis. Or, une tâche automatisée ne peut théoriquement pas être soumise à cette cadre, car elle ne relève pas d’un apprentissage humain.
C’est ici que le flou juridique se combine avec des enjeux économiques. Les coûts d’un stage, même non rémunéré, incluent des frais indirects pour l’entreprise : encadrement, formation, gestion administrative. Une solution IA, en revanche, peut réduire ces dépenses à long terme. Pourtant, les bénéfices ne sont pas uniquement financiers. Pour les étudiants, un stage offre une expérience sociale et relationnelle irremplaçable : travail d’équipe, adaptation à un environnement professionnel, feedback direct. Ces éléments, difficilement quantifiables, sont pourtant cruciaux pour leur employabilité future.
Qui paie, et qui en supporte le coût ?
Les entreprises qui optent pour l’IA en lieu et place de stagiaires réalisent des économies immédiates. Cependant, ces gains ne se traduisent pas nécessairement par des embauches supplémentaires pour les jeunes.
À l’inverse, les étudiants et les établissements d’enseignement subissent les conséquences indirectes de cette automatisation. Pour les premiers, la rareté des places en stage peut allonger la durée des études ou retarder l’entrée sur le marché du travail. Pour les seconds, la perte de partenariats avec des entreprises moins enclines à accueillir des stagiaires fragilise les programmes de formation en alternance.
Un autre acteur est touché : les plateformes comme Student.be, qui dépendent pour partie du volume de stages proposés. Leur rôle consiste à mettre en relation les jeunes et les employeurs, mais aussi à garantir la qualité de ces expériences. Si les entreprises réduisent leurs besoins en main-d’œuvre humaine, la demande pour leurs services pourrait diminuer, les obligeant à repenser leur modèle.
Les arguments des partisans de l’automatisation
Les défenseurs de l’IA dans les processus de stage avancent plusieurs arguments. D’abord, l’efficacité : un algorithme bien formé peut traiter des volumes de données bien supérieurs à un stagiaire, avec une précision souvent supérieure. Ensuite, la scalabilité : une entreprise peut déployer une solution IA dans plusieurs services sans limite de capacité, contrairement à un effectif humain.
Enfin, certains estiment que cette transition permet de recentrer les stages sur des missions à plus forte valeur ajoutée, comme la stratégie ou l’innovation. Cette logique rejoint celle des « jobs étudiants », où les tâches administratives sont parfois externalisées pour laisser aux jeunes des postes plus stimulants.
Cependant, ces arguments occultent une réalité : l’IA ne remplace pas seulement des tâches, mais aussi des compétences transversales. La capacité à travailler en équipe, à communiquer ou à résoudre des problèmes complexes ne peut être enseignée par un algorithme. C’est cette dimension que Florence Loumaye, porte-parole de Student.be, qualifie de « mauvais calcul ». Pour elle, l’enjeu n’est pas seulement économique, mais pédagogique.
Quelles alternatives pour concilier innovation et formation ?
Plusieurs pistes sont explorées pour éviter une opposition frontale entre IA et stages. Certaines entreprises testent des modèles hybrides, où l’IA prend en charge les tâches répétitives tandis que les stagiaires se concentrent sur l’analyse des résultats ou leur interprétation. D’autres misent sur des partenariats avec des écoles pour co-construire des projets où l’IA sert d’outil d’apprentissage, plutôt que de substitut.
Une telle approche aurait pour effet de rendre moins attractif le remplacement des stagiaires par des machines, les entreprises devant alors justifier un coût humain pour des missions qui pourraient être automatisées.
Enfin, Student.be plaide pour une sensibilisation accrue des employeurs aux bénéfices non quantifiables des stages. Un argument que les entreprises ne peuvent ignorer, même dans une logique purement économique.
La prochaine étape : vers un cadre réglementaire ?
Aucune décision politique n’est annoncée à court terme pour encadrer spécifiquement l’usage de l’IA dans les stages. Cependant, plusieurs signaux pourraient accélérer une réflexion.
La question qui se pose aujourd’hui n’est plus de savoir si l’IA va remplacer une partie des stages, mais comment les acteurs économiques, éducatifs et politiques peuvent en limiter les effets négatifs. Sans intervention, le risque est double : d’un côté, une génération de jeunes privés d’une expérience formatrice ; de l’autre, des entreprises qui gagnent en efficacité immédiate au détriment de leur capacité à former les talents de demain.
La réponse dépendra moins de la technologie elle-même que du choix collectif fait en sa faveur.