En mars 2020, Stéphanie Abbott avait 34 ans. Elle portait encore l’uniforme d’infirmière en hémato-oncologie à l’hôpital de Lille. Trois mois plus tard, elle était assise dans un fauteuil de consultation, les mains serrées sur les accoudoirs, en train d’écouter un médecin lui dire : « On a un cancer du sein. » Pas un cancer comme les autres. Un cancer agressif, métastatique, celui qu’elle avait vu défaire des dizaines de vies, celui qu’elle avait appris à nommer sans trembler. Juste avant la pandémie. Juste après avoir serré la main d’une patiente de son âge, une femme de 36 ans qui lui avait murmuré : « Vous, au moins, vous savez ce qu’on ressent. » Stéphanie Abbott n’a plus jamais serré de main comme avant. Elle a quitté son poste. Elle est devenue l’une des leurs. Et ça change tout, ou presque. Parce que le système, lui, n’a pas changé d’un iota. Il continue de traiter les patientes comme des dossiers médicaux, pas comme des femmes. Elle, elle a décidé de leur parler franchement. Sans filtre. Sans espoir, parfois. Avec Un seinbol pour elles, elle leur tend un miroir. Brut, direct. Celui qu’elle aurait aimé avoir sous les yeux, elle, quand on lui a annoncé la nouvelle. Pas celui des associations lisses, des campagnes roses et des messages édulcorés. Celui qui dit : « Oui, ça fait mal. Oui, ça peut vous tuer. Et non, on ne vous mentira pas sur les séquelles. » Elle sait de quoi elle parle. Elle a vu des patientes pleurer en silence dans les couloirs, des maris partir parce qu’ils ne savaient plus comment regarder leur femme, des adolescentes se couper les cheveux par désespoir. Elle a entendu des médecins minimiser leurs douleurs, des kinés refuser de les toucher « à cause des cicatrices », des employeurs licencier parce que « ça n’a pas l’air grave ». Le cancer du sein, c’est le grand oublié des cancers. On en parle, oui. Mais pas assez. Pas assez fort. Pas assez vrai. Les chiffres le confirment : en France, une femme sur huit sera concernée dans sa vie. Une sur trois si on compte les formes in situ. Et pourtant, quand on fouille, on tombe sur des études qui montrent que 30 % des femmes ne savent pas qu’elles ont un risque génétique accru (source : Institut National du Cancer, 2022). Trente pour cent. Soit près de 100 000 femmes par an qui ignorent qu’elles pourraient développer un cancer du sein avant 50 ans. Stéphanie Abbott, elle, sait. Elle sait aussi que le système a un problème de fond : il parle aux femmes comme à des enfants. On leur dit « tout va bien » alors que les analyses montrent que non. On leur propose des traitements agressifs sans leur expliquer les séquelles. On les laisse seules face à leur corps après la chimiothérapie, sans soutien psychologique systématique. Elle a vu ça. Elle l’a vécu. Alors elle a créé Un seinbol pour elles. Pas une association de plus. Un collectif qui balance des vérités. Qui poste des photos de cicatrices sans filtre. Qui répond aux questions que personne n’ose poser : « Est-ce que je pourrai encore faire l’amour ? », « Et si je ne retrouve jamais mon poids d’avant ? », « Comment je fais pour annoncer ça à mes enfants ? » Les réponses ? Elles sont là. Pas dans les brochures de l’Institut Curie, mais dans les commentaires de femmes qui ont osé écrire « Moi aussi ». Le vrai scandale, c’est l’absence de scandale. On pleure sur les plateaux télé quand une célébrité annonce son cancer. On achète des rubans roses pour se donner bonne conscience. Mais dans les services de cancérologie, rien ne change. Les lits manquent toujours. Les délais d’attente pour une IRM dépassent souvent les trois mois. Et les patientes, elles, continuent de se taire. Parce que parler, c’est risquer de se faire dire « Vous exagérez ». C’est risquer de se faire traiter de « hypochondriaque ». C’est risquer de se faire répondre « C’est dans votre tête ». Stéphanie Abbott a entendu ça, aussi. Elle a entendu ça quand elle a osé parler de sa fatigue, de ses nausées, de ses cheveux qui tombaient par poignées. Elle a entendu ça quand elle a demandé à voir un psychologue. « On a mieux à faire », lui a-t-on rétorqué. Alors elle a décidé de faire elle-même ce que le système refuse de faire : briser le tabou. Pas avec des mots doux. Avec des mots crus. « On va vous saigner. On va vous brûler. On va vous casser. Et après, on vous laissera avec des séquelles dont personne ne vous a parlé. Bienvenue dans la réalité. » Ce qui cloche, c’est l’après. Tout le monde parle du diagnostic. Personne ne parle de ce qui suit. Les séquelles physiques, bien sûr : la lymphœdème, les douleurs chroniques, les problèmes sexuels. Mais aussi les séquelles invisibles. Le deuil de son corps. La honte de ne plus plaire. La colère contre un système qui vous a sauvé la vie… mais vous a volé votre jeunesse. Stéphanie Abbott en parle sans détour. Elle montre les cicatrices. Elle parle des prothèses qui grattent, des rapports sexuels qui font mal, des regards des inconnus dans la rue. Elle ne demande pas de pitié. Elle exige de la transparence. « Si on m’avait dit la vérité dès le début, j’aurais su à quoi m’attendre. Au lieu de ça, j’ai cru que tout irait mieux. Spoiler : non. » L’argent ne suffit pas. En 2023, la France a dépensé 1,8 milliard d’euros pour la lutte contre le cancer du sein (source : Santé Publique France). Un milliard et huit. Assez pour financer des campagnes, des recherches, des innovations. Assez pour embaucher des psychologues, des kinés spécialisés, des assistantes sociales dédiées. Alors pourquoi les patientes se sentent-elles toujours abandonnées ? Parce que l’argent ne sert pas celles qui en ont besoin. Il sert les laboratoires, les hôpitaux, les associations qui ont pignon sur rue. Pas les femmes qui galèrent dans leur quotidien. Stéphanie Abbott a vu ça de l’intérieur. Elle a vu les patientes se battre pour obtenir une consultation en psychologie. Elle a vu des femmes refuser une reconstruction mammaire parce qu’elles ne pouvaient pas se permettre de payer les séances de kiné en plus. Elle a vu des jeunes mamans pleurer parce qu’elles n’avaient pas le droit de prendre un congé supplémentaire pour leurs séances de radiothérapie. Le système est conçu pour les soignants, pas pour les soignées. Les horaires des consultations ? Ceux des médecins. Les délais d’attente ? Ceux qui arrangent les services. Les protocoles de suivi ? Ceux qui conviennent aux assurances. Rarement ceux qui conviennent aux patientes. Stéphanie Abbott a décidé de retourner la situation. Avec Un seinbol pour elles, elle ne se contente pas de parler aux femmes. Elle leur donne la parole. Elle leur tend un micro. Elle leur dit : « Vous n’êtes pas seules. Et ce qu’on vous a raconté, ce n’est pas toute l’histoire. » Le combat n’est pas seulement médical. C’est aussi un combat contre l’isolement. Contre la culpabilité. Contre l’idée qu’on est « forte » si on ne pleure pas. Contre la pression sociale qui veut qu’une femme avec un cancer du sein doive rester souriante, élégante, « digne ». Stéphanie Abbott casse ces codes. Elle montre les femmes qui pleurent. Qui jurent. Qui se laissent aller. Elle montre les cicatrices, les poils qui repoussent mal, les corps qui ne sont plus les mêmes. Elle ne fait pas semblant. Et c’est ça, le plus important. Parce que la vraie force, ce n’est pas de sourire quand on a mal. C’est de pouvoir dire « J’ai mal » sans avoir peur du jugement. Ce qu’elle propose, c’est un contrat de transparence. Pas de fausse joie. Pas de « tout va bien » mensonger. Juste des réponses. Des vraies. « Oui, ça va vous faire souffrir. Oui, ça va laisser des traces. Non, on ne vous mentira pas sur les chances de récidive. » Elle ne promet pas de miracles. Elle promet de ne pas mentir. Pourquoi personne ne le fait avant elle ? Parce que c’est moins confortable. Parce que ça fait peur. Parce que ça oblige à regarder en face ce que le système refuse de voir : les patientes ne sont pas des statistiques. Ce sont des femmes. Des mères. Des sœurs. Des amies. Des femmes qui ont le droit de savoir. Le droit de hurler. Le droit de refuser. Stéphanie Abbott le sait. Elle l’a vécu. Elle le vit encore. Et elle ne compte pas s’arrêter là. Parce que tant qu’une femme aura peur de poser la bonne question, tant qu’une patiente aura honte de ses cicatrices, tant qu’un médecin minimisera ses douleurs, son combat sera le leur. La dernière phrase, elle ne la dit pas. Elle la vit. Chaque fois qu’une femme lui écrit pour lui dire « Merci de m’avoir sauvée », elle sourit. Pas parce que c’est facile. Parce que c’est vrai. Parce que quelqu’un, enfin, lui a tendu la main. Et parce que maintenant, elle la tend à son tour. À toutes celles qui ont peur de demander. À celles qui ont peur de crier. À celles qui se sentent seules. Elle leur dit : « Moi aussi, j’ai eu peur. Moi aussi, j’ai cru que personne ne comprendrait. Moi aussi, j’ai dû apprendre à me battre. Mais je suis toujours là. Et vous aussi, vous serez là. »