À l’hôpital de Rimouski, le 14 mars à 3h17, l’infirmière de nuit a posé son stéthoscope sur le torse du patient en crise d’asthme. Elle a regardé l’écran du moniteur : la saturation en oxygène était à 78 %. Trop bas. Elle a appelé la salle des infirmières. Silence. Personne n’a répondu. Alors elle a prévenu le médecin de garde par téléphone. Il a grogné : « On va voir ce qu’on peut faire, mais envoie-moi une infirmière en renfort. » Elle a raccroché, est retournée vers son patient, et a compris une chose simple : elle était seule pour trois lits en état critique.
Ce n’est pas une exception. C’est la règle, ou presque. Selon une étude de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) publiée en 2022, 38 % des établissements de santé en région signalent des pénuries chroniques de personnel soignant, surtout la nuit et les week-ends. Mais les chiffres officiels ne disent pas tout. Ils ne mentionnent pas les trous dans les plannings comblés à la dernière minute par des pigistes, des infirmières indépendantes ou des préposés qui signent pour 4 heures ici, 6 heures là, sans engagement. Personne ne les compte vraiment.
Le marché noir des soins de santé
À Matane, le CLSC dépend à 40 % de ces travailleurs précaires. « On a une liste d’attente pour les infirmières en permanence », avoue une cadre de santé sous couvert d’anonymat. « Mais si on ne les paie pas assez, elles vont ailleurs. Alors on paie. En cash, parfois. Ou en heures supplémentaires non déclarées. » Le problème ? Ces gens ne sont pas liés par un contrat. Ils ne touchent pas de congés de maladie, pas de retraite, pas d’assurance collective. Ils signent pour une garde, un remplacement, une urgence. Et si l’hôpital ferme à minuit, eux, ils rentrent chez eux. Ou pas.
Prenez le cas de Marie-Claude, 52 ans, infirmière depuis 25 ans. Elle travaille à temps partiel à l’hôpital de Campbellton, mais c’est en pigiste qu’elle arrondit ses fins de mois. « Un soir, on m’a appelée pour remplacer une collègue absente. J’ai dit oui, mais à condition d’être payée 50 $ de l’heure. Le directeur a hésité. Puis il a accepté. » Ce n’est pas illégal. C’est juste… normalisé. « Personne ne va porter plainte », ajoute-t-elle. « Parce que sans nous, les patients attendent. Et les hôpitaux ferment des lits. »
Pourquoi les régulateurs ne bougent pas ?
Le gouvernement du Québec a injecté 1,2 milliard en 2023 pour recruter du personnel en région. Mais l’argent ne suffit pas. Parce que le vrai problème, c’est le modèle. Les agences de recrutement, elles, facturent 30 à 40 % du salaire des travailleurs temporaires. « Un préposé coûte 25 $/heure à l’hôpital s’il est en contrat. 40 $ s’il passe par une agence », explique un gestionnaire de l’Est-du-Québec. « Alors on préfère les prendre en direct. »
Sauf que les hôpitaux n’ont pas le droit de les embaucher en CDI. Les règles du ministère de la Santé interdisent les contrats précaires pour les soins directs. Alors on contourne. « On leur fait signer des contrats de 3 mois, renouvelables indéfiniment », reconnaît une directrice des ressources humaines. « Comme ça, on a l’air légal. »
Le pire ? Les patients paient l’addition. À Amqui, en 2023, une patiente a attendu 12 heures en salle d’urgence parce qu’il manquait une infirmière. « On m’a dit : ‘Désolée, on a personne.’ Personne ? Vraiment ? » Elle a fini par quitter les lieux, sans soins. « Personne n’a été poursuivi », note son dossier médical.
Ce que personne ne veut voir
Le 12 décembre 2023, un rapport interne de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) a fuité. Il révélait que dans 60 % des cas, les remplacements en urgence étaient assurés par des travailleurs non déclarés. « Des gens qui touchent des chèques sans facture, sans numéro d’assurance, sans rien », résume une source proche du dossier. « La RAMQ sait. Les hôpitaux savent. Mais personne ne veut assumer. »
Pourtant, il y a des solutions. En Finlande, les infirmières en région touchent des primes de 20 % pour les gardes de nuit. En Australie, les hôpitaux publics ont le droit d’embaucher des travailleurs indépendants sous contrat fixe. Au Québec ? Rien. « On est coincés entre des règles trop rigides et un système qui refuse de payer le prix », lance un syndicaliste de la FIQ. « Résultat : on fait tourner la machine avec du scotch et des prières. »
La vraie question n’est pas ‘comment faire’, mais ‘qui va payer’
Les directeurs d’hôpitaux diront que c’est une question de budget. Les syndicats diront que c’est une question de volonté politique. Les travailleurs indépendants, eux, diront simplement : « On en peut plus. »
Parce que le vrai défi, ce n’est pas le manque de main-d’œuvre. C’est le refus de regarder en face ce que ça coûte, vraiment, de soigner 24 heures sur 24.
Et jusqu’à quand les patients devront-ils payer le prix ?