Le chiffre que personne ne voulait voir
En 1987, le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) signalait une hausse de 400 % des admissions pour pneumonie chez les séropositifs en deux ans. Personne n’en parlait. Les médias citaient des experts qui parlaient de « comportements à risque », comme si le virus choisissait ses cibles. Pourtant, les salles d’urgence de la rue Saint-Denis étaient pleines de mecs qui revenaient d’un voyage à New York, d’une soirée arrosée, d’un baiser volé. Le VIH ne faisait pas de tri. Mais les hôpitaux, eux, triaient. Les lits en soins palliatifs ? Réservés aux cas « compliqués ». Les autres ? On les envoyait chez eux mourir, avec une ordonnance de morphine et un regard fuyant du médecin.
Alain Labonté, lui, était là. Arrivé de Québec en 1989, il a vu ça de près. Pas comme journaliste, pas comme militant : comme un gars qui traînait dans les bars du Plateau, qui serrait la main de ceux qui savaient qu’ils n’avaient plus que quelques mois. « On se parlait comme si c’était la dernière fois », écrit-il. Sauf que c’était souvent le cas. À l’époque, le délai entre le diagnostic et la mort était de deux ans, parfois moins. Deux ans pour organiser ses funérailles, écrire des lettres qu’on ne postera jamais, dire adieu à ceux qui avaient peur de te toucher.
Ce que la ville a effacé des livres d’histoire
Montréal a toujours aimé se donner bonne conscience. Aujourd’hui, on vante son « ouverture », son « multiculturalisme », ses « quartiers gais emblématiques ». En 1989, la ville faisait semblant de ne pas voir. Le Front commun des personnes séropositives (FCPS), créé en 1985, se battait pour des préservatifs gratuits dans les pharmacies. En vain. Les cliniques de dépistage ferment leurs portes le soir, « par manque de personnel ». Les pompes funèbres refusaient parfois les corps des morts du sida, « par crainte de contamination ». Et les médias ? Ils relayaient les communiqués de la santé publique, qui minimisaient toujours. « Le VIH ne se transmet pas par la salive », répétait-on, comme si ça pouvait rassurer.
Pourtant, les preuves s’accumulaient. Une étude de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) en 1988 montrait que 30 % des nouveaux diagnostics concernaient des hétérosexuels. Des hommes, des femmes, des couples qui croyaient encore aux histoires d’amour sans fin. Le virus ne faisait pas de distinction. Mais la société, si.
Pourquoi on a laissé tomber ceux qui tombaient
Labonté le dit sans détour : « On les a tués deux fois. D’abord par le virus, ensuite par l’indifférence. » Pas de grands discours, pas de commémorations officielles. Juste des enterrements de fortune, des cercueils bon marché, des pierres tombales sans nom parfois. Parce que les familles avaient honte. Parce que les employeurs licenciaient les séropositifs dès qu’ils l’apprenaient. Parce que l’Église catholique, encore toute-puissante, refusait les obsèques religieuses.
Et puis il y a eu le déni. « C’est une maladie de pédés et de toxicos », entendait-on encore en 1989. Pourtant, les chiffres du Laboratoire de santé publique du Québec prouvaient le contraire : sur 1 000 nouveaux cas déclarés en 1988, 450 étaient des hétérosexuels. Mais qui s’en souciait ?
À l’époque, on parlait déjà de « fatigue du sida ». Comme si c’était une mode qui passerait. Comme si, une fois le pic atteint, tout redevendrait normal. Sauf que non. Ceux qui sont morts en 1989-1990 sont restés morts. Leurs amis aussi. Leurs amours. Leurs projets. Leurs rires. Personne n’a jamais compté tout ce qu’on a perdu.
Ce qui reste des larmes d’Alain Labonté
Écrire Mourir, pointé du doigt, c’était pour Labonté comme vider un sac de sable mouillé. Chaque page, une nouvelle couche de poussière. Chaque nom qu’il cite, une autre larme qui coule après toutes celles qu’il avait déjà versées. « Je ne pensais pas qu’un corps pouvait en emmagasiner autant », écrit-il. Et pourtant.
Ce livre n’est pas un réquisitoire. C’est un constat. Un constat froid, dur, qui rappelle que le sida n’était pas qu’une « crise sanitaire ». C’était une guerre. Une guerre où Montréal a choisi son camp : celui des vivants, ceux qui pouvaient encore travailler, aimer, consommer. Les autres ? On les a laissés tomber dans les toilettes des bars, dans les couloirs des hôpitaux, dans l’oubli.
Aujourd’hui, on parle de « fin de l’épidémie ». Les traitements sauvent des vies. Mais personne ne parle des fantômes. Ceux qui dorment sous les pierres tombales sans nom. Ceux dont les familles ont déménagé, changé de numéro de téléphone, effacé les photos. Ceux pour qui le sida n’était pas une maladie, mais une condamnation.
Ce qu’on n’a toujours pas compris
Labonté le dit sans détour : « On a gagné la bataille contre le virus. On a perdu celle contre la mémoire. » En 2024, à Montréal, on célèbre encore la Fierté, on vend des t-shirts « Silence = Mort », on organise des marches colorées. Mais où sont les noms ? Où sont les visages ? Où est le deuil ?
Parce que le vrai scandale, ce n’est pas le nombre de morts. C’est le nombre de ceux qu’on a laissés mourir seuls. Et le nombre de ceux qu’on a oubliés après.
Alain Labonté a écrit son livre pour briser ce silence. Pas pour pleurer. Pour rappeler. Parce que tant qu’on n’aura pas pleuré ceux qu’on a perdus, le sida restera une condamnation. À l’oubli.