Le Sénégal a allumé ses premiers serveurs de minage à Diamniadio, en pleine saison des coupures. Officiellement, c’est une solution pour financer la dette et électrifier le Sahel. Officieusement, c’est un test de souveraineté qui cache des risques concrets : un État qui joue avec l’argent des marchés sans garantie, et des populations qui trinquent encore une fois avec l’innovation d’en haut.
En mars 2024, le gouvernement a signé un partenariat avec Bitcoin Mining Senegal, une coquille vide derrière laquelle se cachent des investisseurs étrangers et des fonds opaques. Le discours est simple : le minage va générer des revenus en devises fortes, réduire la dépendance aux prêts internationaux, et financer des barrages solaires pour les zones rurales. Sur le papier, c’est une équation magique. Dans la réalité, c’est un pari sans filet.
Le problème ? Personne ne sait exactement combien ça va coûter.
Les chiffres officiels parlent de 100 mégawatts de puissance dédiée au minage, soit l’équivalent de la consommation électrique d’une ville comme Saint-Louis. Mais les estimations varient : selon une étude de l’African Energy Policy Research Network, le Sénégal dépense déjà 1,2 milliard de francs CFA par an en surcoûts liés aux coupures de courant. Ajoutez à ça l’énergie gaspillée par les machines de minage, et vous avez une facture qui pourrait exploser. Pourtant, le gouvernement refuse de publier un audit indépendant sur les coûts réels. « On nous parle de millions de dollars de revenus, mais personne ne nous dit combien on va payer en électricité », grogne un syndicaliste de l’Union des Énergéticiens du Sénégal (UES), qui demande à rester anonyme.
Et puis il y a la dette.
Le Sénégal doit 12 milliards de dollars à la Chine, au FMI et à la Banque mondiale. Le Bitcoin Mining Senegal promet de rembourser une partie via des « contrats intelligents » (smart contracts) en cryptomonnaie. Sauf que ces contrats sont illisibles pour 99 % des Sénégalais, et que les créanciers traditionnels, ceux qui tiennent les leviers de l’aide, n’ont pas encore donné leur feu vert. « Les banques centrales africaines regardent ça comme une arnaque potentielle », explique un ancien haut fonctionnaire de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), sous couvert d’anonymat. « Si le Sénégal se met à rembourser sa dette en Bitcoin, demain la Chine ou le FMI vont exiger des garanties en monnaie locale. Qui va payer la différence ? Les contribuables, bien sûr. »
Le vrai enjeu, c’est la démocratie.
Ce projet a été lancé sans consultation publique. Pas de débat parlementaire, pas d’expertise citoyenne, juste un décret signé en catimini. « On nous parle d’innovation, mais c’est toujours les mêmes qui décident pour nous », lance Aïssata Diop, militante écologiste à Y’en a Marre. « Le minage, c’est comme les méga-barrages : ça promet du progrès, mais c’est nous qui trinquons avec les factures et les coupures. »
Pourtant, le gouvernement insiste.
Le président Macky Sall a répété à plusieurs reprises que le Bitcoin était « une opportunité pour le continent ». Mais derrière les discours, il y a un détail qui cloche : aucun des grands acteurs du minage mondial n’est prêt à s’engager sur le long terme au Sénégal. Les sociétés comme Argo Blockchain ou CleanSpark ont déserté l’Afrique subsaharienne après des scandales de corruption et des black-outs coûteux au Ghana et en Zambie. Bitcoin Mining Senegal, elle, n’a pas de bilan, pas de transparence, et pas de garantie que l’électricité ne sera pas détournée vers des usages privés.
Alors, souveraineté ou illusion ?
Le Sénégal a besoin d’argent. Il a besoin d’électricité. Mais se lancer dans le minage de Bitcoin sans filet, c’est comme sauter dans une piscine sans savoir si l’eau est profonde. Les promoteurs du projet parlent de « révolution ». Les populations, elles, voient surtout un nouveau risque : celui d’un État qui joue avec leur argent et leur lumière sans leur demander leur avis.
Ce qui est sûr, c’est que si ça marche, ce ne sera pas grâce au Bitcoin. Ce sera grâce à l’électricité volée aux villages.
Et ça, personne n’en parle.
Les villages paieront l’addition
Diamniadio, c’est le nouveau symbole de la modernité sénégalaise. Une ville neuve, des gratte-ciel, des routes larges. Et au milieu de tout ça, des serveurs qui tournent 24h/24 pour miner du Bitcoin. Officiellement, c’est un projet pilote. Officieusement, c’est une façon de tester si le pays peut se passer des bailleurs de fonds traditionnels.
Sauf que les villages autour de Diamniadio, eux, n’ont toujours pas l’électricité. À Keur Momar Sarr, à 30 km de là, les habitants utilisent encore des lampes à pétrole. « On nous dit que le minage va nous apporter la lumière, mais nous, on a toujours des coupures », raconte Ousmane Fall, un paysan. « Le gouvernement nous promet des barrages solaires financés par le Bitcoin. Mais combien de temps on va attendre ? »
Le problème, c’est que l’électricité du minage a la priorité. Même en cas de pénurie, les serveurs continuent de tourner. « Les compagnies électriques nous disent que c’est temporaire », explique un technicien de SENELEC, l’opérateur public. « Mais temporaire depuis quand ? Deux ans ? Cinq ans ? Personne ne sait. »
Et les revenus ? Ils iront où ?
Les contrats signés avec Bitcoin Mining Senegal prévoient que 30 % des bénéfices reviennent à l’État. Le reste ? « Investissements privés », dit-on. Sauf que les investisseurs privés, ce sont souvent des fonds étrangers qui réinvestiront ailleurs. « Le Sénégal va encore une fois servir de cobaye pour des businessmen qui repartiront avec l’argent », dénonce un économiste de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD).
La vraie question, c’est : qui contrôle ce projet ?
Les noms des actionnaires de Bitcoin Mining Senegal sont flous. Les contrats sont signés avec des sociétés écrans. Et les garanties ? Il n’y en a pas. « Si ça foire, qui va payer ? Les Sénégalais, bien sûr », résume un juriste spécialisé dans les contrats miniers.
Le pire, c’est que personne ne semble s’en soucier.
Les marchés ferment les yeux. Les bailleurs de fonds attendent de voir. Et le gouvernement, lui, mise sur le fait que les Sénégalais ne comprendront pas assez vite pour protester.
Mais ils commencent à comprendre.
À Dakar, des groupes de citoyens organisent des réunions pour décrypter les contrats. À Thiès, des enseignants boycottent les formations « Bitcoin pour les jeunes » financées par des fonds opaques. Et dans les villages, les rumeurs circulent : « Le Bitcoin, c’est l’or numérique. Mais l’or, au Sénégal, c’est toujours les autres qui le trouvent. »
Le piège de la dette en cryptomonnaie
Le Sénégal n’est pas le premier pays à essayer de rembourser sa dette avec du Bitcoin. Le Salvador l’a fait en 2021, et ça s’est soldé par un désastre : l’inflation a explosé, les investisseurs ont fui, et le gouvernement a dû emprunter encore plus pour sauver sa monnaie. Pourtant, à Dakar, on fait comme si rien n’avait appris.
Le problème, c’est que le Bitcoin n’est pas une monnaie stable.
En 2022, son cours a chuté de 70 % en quelques mois. Si le Sénégal rembourse une partie de sa dette en Bitcoin et que le prix s’effondre, ce sera les contribuables qui paieront la différence. « C’est comme si vous preniez un prêt en euros aujourd’hui, mais que demain la banque vous demande de rembourser en francs CFA… alors que le taux de change a changé », explique un banquier de Ecobank.
Et les créanciers ?
La Chine, qui détient 20 % de la dette sénégalaise, n’a pas encore réagi officiellement. Mais des sources proches du dossier disent que Pékin « surveille de près ». Le FMI, lui, a déjà fait savoir qu’il « ne financera pas de projets liés aux cryptomonnaies ». Résultat : si le Sénégal veut continuer à recevoir des prêts traditionnels, il devra peut-être abandonner le Bitcoin.
Alors, à quoi bon ?
Le gouvernement sénégalais mise sur le fait que les marchés finiront par accepter le Bitcoin comme monnaie de réserve. Mais sans garantie, sans transparence, et sans plan B, c’est un pari suicide. « On nous vend du rêve, mais en réalité, c’est un leurre », lance un ancien ministre des Finances, toujours sous le coup du secret professionnel.
Le vrai risque, c’est que le Sénégal se retrouve piégé.
Imaginez : le projet tourne mal, le Bitcoin s’effondre, et soudain, le gouvernement n’a plus les moyens de payer ni sa dette ni ses factures d’électricité. Qui va sauver le Sénégal ? Pas les bailleurs de fonds, qui auront déjà tourné la page. Pas les investisseurs, qui auront récupéré ce qu’ils pouvaient. Non, ce seront les Sénégalais qui paieront, comme d’habitude.
Ce que personne ne dit sur le minage
Il y a une chose que les promoteurs du projet ne mentionnent jamais : le minage de Bitcoin, c’est polluant.
Une étude de Cambridge University estime qu’un seul serveur de minage émet 60 tonnes de CO₂ par an, soit l’équivalent de 10 voitures. À Diamniadio, avec 100 mégawatts dédiés, ça fait 60 000 tonnes de CO₂ par an. Autant que 12 000 voitures.
Le Sénégal, qui a signé l’Accord de Paris, va donc augmenter ses émissions pour miner une monnaie qui rejette les États.
Et puis il y a l’eau.
Les data centers ont besoin de refroidissement. À Diamniadio, l’eau est pompée dans les nappes phréatiques. « On nous dit que c’est durable, mais personne ne nous explique comment on va faire quand les nappes seront à sec », s’inquiète un hydrogéologue de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD).
Le dernier détail qui cloche ? Les contrats.
Les documents signés par le Sénégal prévoient que les investisseurs étrangers sont exonérés d’impôts pendant 10 ans. « C’est une aubaine pour eux, mais une hémorragie pour le budget national », dénonce un inspecteur des finances. « Pendant ce temps, les écoles et les hôpitaux manquent d’argent. »
Alors, souveraineté ou abandon ?
Le gouvernement parle de « reprise en main » de l’économie. Mais quand on regarde de près, on voit surtout un État qui abandonne ses leviers de contrôle : pas de régulation, pas de transparence, pas de contrepartie réelle pour les citoyens.
Le pire, c’est que ça pourrait marcher… pour les mauvaises raisons.
Si le Bitcoin monte, les investisseurs feront des bénéfices. Si le projet est un succès, le Sénégal aura prouvé qu’il peut se passer des bailleurs traditionnels. Mais si ça échoue ? Ce seront les Sénégalais qui paieront les pots cassés.
Et personne ne semble prêt à en assumer la responsabilité.
Le vrai jeu : qui décide ?
Derrière les discours sur la souveraineté, il y a une question simple : qui contrôle vraiment ce projet ?
- Les investisseurs étrangers ? Ils veulent des profits rapides, sans se soucier des conséquences locales.
- Le gouvernement sénégalais ? Il veut sauver la face, mais il n’a pas les moyens de vérifier les promesses.
- Les populations ? Elles n’ont même pas été consultées.
Le problème, c’est que personne ne représente les intérêts des Sénégalais dans cette histoire.
À Diamniadio, les serveurs tournent. À Dakar, les ministres signent des contrats. Mais dans les villages, on attend toujours l’électricité. Et si jamais le projet échoue ? Qui va rendre des comptes ?
La réponse est claire : personne.
Ce n’est pas un bug, c’est un choix. Un choix de faire confiance à des acteurs opaques, à des promesses floues, et à l’idée que l’innovation justifie tout. Sauf que l’innovation, quand elle est imposée sans débat, sans transparence, et sans garanties, ça s’appelle de l’arrogance.
Le Sénégal a le droit de tester de nouvelles solutions. Mais pas de sacrifier son peuple et son environnement sur l’autel d’un pari risqué.
La vraie question, ce n’est pas si le Bitcoin peut sauver le Sénégal. C’est : qui va payer quand ça échouera ?