18 mois pour en finir avec les filtres
André Lesueur, photographe trébéen, a passé près d’un an et demi à shooter des femmes. Pas des mannequins, pas des stars : des inconnues, des amies, des passantes. Des visages qu’on ne verrait jamais ailleurs. Le résultat ? Une série brute, sans fard, où les seins ne sont pas des objets de désir mais des parties de corps, comme les autres. Le problème, c’est qu’on a oublié comment les voir autrement.
Son atelier sent le papier humide et la colle fraîche. Les tirages sont disposés sans ordre, comme si l’artiste avait balancé ses cartes sur la table. Pas de mise en scène, pas de chorégraphie. Juste des corps réels, avec leurs imperfections, leurs cicatrices, leurs grains de beauté. Et c’est ça qui dérange. Parce que nous, on a appris à aimer les corps lisses, symétriques, retouchés jusqu’à l’abstraction. Ceux-là , ils résistent. Ils refusent d’être des icônes.
Pourquoi Trèbes ? La ville compte 5 000 habitants (source : INSEE, 2022). Un trou perdu où les choses se voient autrement. Pas de pression médiatique, pas de cour de justice à l’horizon. Juste un photographe et son obsession : démonter le mythe de la perfection.
Ce que l’expo ne dit pas
Les sous-titres des photos sont absents. Pas de noms, pas de contextes. Juste des images. Pourquoi ? Parce que Lesueur veut que vous regardiez sans penser à l’histoire derrière. Le corps n’est pas une autobiographie. Pourtant, dès qu’une femme se déshabille devant un objectif, tout le monde veut y lire sa vie. Ses traumatismes, ses désirs, ses échecs. Mais une photo de sein, c’est d’abord un sein. Pas une métaphore, pas un symbole. Juste de la chair.
Le vrai scandale, c’est qu’on ait besoin d’une expo pour s’en souvenir. On passe notre temps à sexualiser ou à médicaliser les corps féminins. Jamais à les traiter comme des corps, point. Lesueur l’a compris : son travail, c’est de casser le réflexe. Pas de vous faire aimer ce qu’il montre. Juste de vous forcer à voir.
Le piège des bien-pensants
Attendez-vous aux réactions. Les féministes vont adorer, les conservateurs vont hurler. Les uns y verront une libération, les autres une provocation. Mais personne ne parlera de l’essentiel : et si c’était juste… normal ? Une photo de sein sans sous-texte, sans jugement, sans morale. Un corps, comme un autre.
Le pire, c’est que Lesueur n’a rien inventé. D’autres l’ont fait avant lui. Mais eux, on les a canonisés (Mapplethorpe, par exemple). Lui, il reste un photographe de province avec une expo qui pue la transgression. Pourquoi cette asymétrie ? Parce que la vraie subversion, aujourd’hui, ce n’est pas de montrer des seins. C’est de les montrer sans en faire un drame.
Ce que l’expo révèle sur nous
On tolère la nudité masculine dans l’art. Pas celle des femmes. On rit devant les statues grecques, on rougit devant une photo de nu. Pourquoi ? Parce qu’un pénis, c’est un symbole de puissance. Un sein, c’est un symbole de vulnérabilité. On a peur de ce qu’on ne contrôle pas. Lesueur joue avec ça. Ses cadrages serrés, ses éclairages brutaux : tout est conçu pour vous mettre mal à l’aise. Parce que c’est le but. Vous faire réaliser que vous ne savez plus regarder.
Le détail qui en dit long
Parmi les tirages, une photo revient souvent. Une femme âgée, les seins tombants, le sourire en coin. Elle ne pose pas. Elle vit. Et c’est ça qui choque le plus. Parce que nous, on a appris à ne voir que les corps qui font semblant. Pas ceux qui sont. Cette expo, c’est un miroir. Pas un miroir qui flatte. Un miroir qui montre.
Pourquoi ça ne plaira à personne
Lesueur n’est pas là pour faire plaisir. Il est là pour casser des codes. Pas ceux de l’art. Ceux du quotidien. Ceux qui font qu’une femme doit se rhabiller si un inconnu la regarde trop longtemps. Ceux qui font qu’on parle d’une