Schneider Electric domine le numérique, mais son action reste fragile

Depuis vingt ans, Schneider Electric achète des logiciels et des data centers. Résultat : un géant du numérique, mais une action qui résiste mal aux crises. Pourquoi cette contradiction ?

Publié le 6 octobre 2026 à 06:07
Schneider Electric domine le numérique, mais son action reste fragile

Un équipementier qui a oublié son cœur de métier

Schneider Electric, c’est d’abord une histoire de boîtiers électriques. Dans les années 1980, le groupe était un fournisseur discret pour les industriels : des interrupteurs, des tableaux de bord, des solutions pour gérer le courant. Rien de glamour. Pourtant, c’est ce qui a sauvé l’entreprise. Quand les autres équipementiers européens ont périclité, Schneider a tenu grâce à ses marges solides sur l’électrique. Mais à partir des années 2000, tout a basculé. Le groupe a commencé à racheter des logiciels : Invensys en 2007, puis une série d’acquisitions dans l’IoT (Internet des Objets), l’automatisation, et même des acteurs des data centers avec le rachat de Ruckus en 2019 (2,4 milliards de dollars).

Le problème ? Ces logiciels ne rapportent pas comme l’électrique. Un disjoncteur, ça se vend avec une marge de 30 %. Un abonnement SaaS pour surveiller des machines en usine, ça tourne autour de 10 à 15 %. Schneider a troqué du cash-flow stable contre des promesses de croissance. Et ça se voit dans les comptes. En 2023, seulement 20 % du chiffre d’affaires du groupe vient encore de l’électrique. Le reste ? Services numériques, automatismes, énergies renouvelables. Un portefeuille trop diversifié pour rassurer les actionnaires.

Pourtant, le pari était cohérent. Les data centers, par exemple, explosent. Selon le cabinet IDC, la demande en infrastructures cloud devrait croître de 23 % par an jusqu’en 2026. Schneider y a mis le prix : avec ses rachats (Ruckus, puis Data Center Science), le groupe est devenu un équipementier clé pour les centres de données. Mais le numérique, ça ne se monétise pas comme l’électrique. Un client achète un disjoncteur une fois, et c’est bon. Avec un logiciel, il faut le faire évoluer, le mettre à jour, le vendre en abonnement. Schneider a appris cette leçon à la dure. En 2022, son segment « Services numériques » a enregistré une croissance de 12 %, mais avec des marges en baisse.

Et puis il y a PTC. L’acquisition de 2023 était censée boucler la boucle : avec ses logiciels de jumeau numérique (digital twin), PTC permettait à Schneider de vendre des solutions « end-to-end » aux industriels. Sauf que PTC, c’est aussi une usine à dettes. En 2022, l’entreprise avait un endettement de 1,2 milliard de dollars. Schneider a dû prendre le relais. Un risque supplémentaire pour les actionnaires.

Le vrai problème ? Personne ne sait vraiment ce que vaut Schneider aujourd’hui. Son PDG, Jean-Pascal Tricoire, parle d’une « transition énergétique et numérique ». Mais sur le papier, le groupe reste un conglomérat : un peu d’électrique, beaucoup de logiciels, un pied dans les data centers, et des paris risqués sur l’hydrogène vert. Les analystes sont divisés. Certains voient un géant du futur. D’autres, un empilement d’acquisitions mal intégrées.

Et l’action ? Elle n’a pas encore digéré le changement.

Les data centers, ce nouveau terrain de guerre

Schneider n’est pas le seul à vouloir dominer les data centers. Mais il a un avantage : il connaît déjà les industriels. Quand un géant comme Microsoft ou Google construit un nouveau centre de données, il a besoin d’équipements électriques, de refroidissement, de gestion d’énergie. Schneider est là, avec ses automates et ses logiciels.

Le marché est énorme. Selon le cabinet Gartner, la consommation électrique des data centers représentera 20 % de la demande mondiale d’ici 2025. Et Schneider mise sur deux leviers :

  • L’efficacitĂ© Ă©nergĂ©tique. Ses solutions permettent de rĂ©duire la consommation des data centers de 30 %. Un argument massue Ă  l’heure oĂą les rĂ©gulateurs serrent la vis sur le climat.
  • L’automatisation. Avec ses rachats (comme Telvent, spĂ©cialiste des rĂ©seaux Ă©lectriques intelligents), le groupe vend des outils pour piloter Ă  distance les infrastructures critiques. Un crĂ©neau porteur, surtout avec la 5G.

Mais attention. Le secteur des data centers est ultra-concurrentiel. Schneider affronte des géants comme Siemens, ABB, ou même des pure players comme Huawei. Et puis, il y a un détail qui fâche : les marges restent faibles. En 2023, le segment « Infrastructure et réseaux » du groupe a enregistré une marge opérationnelle de seulement 12 %. Moins que l’électrique.

Pourquoi Schneider persiste ? Parce que c’est un jeu à long terme. Les data centers, c’est l’avenir. Mais pour l’instant, ça ne paie pas assez pour justifier le cours de Bourse.

Le piège des acquisitions à tout prix

Schneider a fait des acquisitions, beaucoup. Trop, peut-ĂŞtre.

En 2007, Invensys (1,8 milliard d’euros). En 2014, Telvent (2,2 milliards). En 2019, Ruckus (2,4 milliards). En 2023, PTC (3,8 milliards). À chaque fois, le même scénario :

  1. Le groupe achète une entreprise qui fait du numérique.
  2. Il promet des synergies.
  3. Les actionnaires attendent.
  4. Les résultats tardent.

Prenez PTC. En 2023, un an après le rachat, le segment « Logiciels et services numériques » de Schneider a progressé de 12 %. Mais les coûts d’intégration ont mangé une partie des économies. Résultat : la marge opérationnelle du groupe est passée de 18 % en 2022 à 17 % en 2023. Une baisse infinitésimale, mais symbolique.

Le vrai danger ? La dette. Avec PTC, Schneider a ajouté 3,8 milliards de dollars à son bilan. Son endettement net s’élève maintenant à 12 milliards d’euros. Assez pour inquiéter les agences de notation. En 2023, Moody’s a abaissé la note de Schneider d’un cran, la plaçant en « Baa2 » (investissement spéculatif). Un signal clair : le marché ne fait plus confiance aux promesses du groupe.

Et puis il y a le risque de surpayer. En 2019, Ruckus était valorisé 2,4 milliards. Aujourd’hui, son activité data center tourne à perte. Schneider a peut-être payé trop cher pour une croissance qui ne vient pas.

Le pire ? Personne ne veut le dire ouvertement. Les analystes restent prudents. Les dirigeants minimisent. Mais les chiffres parlent : depuis 2010, le cours de l’action a stagné, alors que le CAC 40 a explosé. Schneider a changé de braquet, mais ses actionnaires n’ont pas encore vu la couleur.

Pourquoi l’action ne suit pas

Il y a trois raisons principales à cette performance boursière décevante :

  1. Les actionnaires veulent du cash-flow, pas des promesses. Schneider a troqué des marges grasses (électrique) contre des activités à marges fines (numérique). Les investisseurs, eux, préfèrent les dividendes stables. Résultat : l’action reste en dessous de son pic de 2018 (120 €), alors que le groupe a multiplié ses acquisitions.

  2. Le marché ne croit pas à la transition numérique. Les data centers, l’IoT, l’IA industrielle… Tout ça, c’est bien. Mais ça ne se traduit pas encore par des bénéfices concrets. Les analystes attendent des résultats. Schneider leur donne des plans stratégiques. Ce n’est pas la même chose.

  3. La dette pèse. Avec PTC, Schneider a franchi un seuil psychologique : plus de 12 milliards d’euros d’endettement net. Assez pour que les agences de notation s’inquiètent. Et quand les agences s’inquiètent, les actionnaires vendent.

Le paradoxe ? Schneider est exactement lĂ  oĂą elle voulait ĂŞtre.

Le groupe a réussi son virage numérique. Il est présent dans les data centers, l’IoT, et même l’hydrogène. Mais le marché ne lui donne pas le crédit qu’il mérite.

Pourquoi ? Parce que le numérique, ça ne se vend pas comme de l’électricité.

Et maintenant ?

Schneider a deux options :

  • Soit elle accĂ©lère sur le numĂ©rique et assume les pertes Ă  court terme. Cela signifie licencier, revendre des actifs non stratĂ©giques, et accepter que l’action baisse encore. Un choix risquĂ©, mais nĂ©cessaire si le groupe veut devenir un vrai acteur du numĂ©rique.

  • Soit elle recentre son business sur l’électrique et les services Ă  haute marge. Un retour en arrière. Mais un retour qui rassurerait les actionnaires.

Pour l’instant, le groupe hésite. Jean-Pascal Tricoire parle de « transformation profonde ». Mais sans résultats tangibles, les mots ne suffisent plus.

Le vrai test viendra dans deux ans. Si les data centers de Schneider ne deviennent pas rentables, et si l’IoT reste un trou noir financier, l’action pourrait encore chuter.

Parce qu’à la fin, une action, ça se juge sur ce qu’elle rapporte. Pas sur ce qu’on promet.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie
Schneider Electric domine le numérique, mais son action reste fragile | R Galaxie