Un rappel qui tombe mal pour tout le monde
Le timing est pourri. À trois jours des élections, alors que les partis se déchirent sur la santé, le gouvernement de François Legault sort un communiqué pour rappeler à l’ordre sa propre PDG. Pas pour un écart de gestion, pas pour un scandale, mais pour un manque d’impartialité. Comme si Biron avait oublié, ne serait-ce qu’une seconde, qu’elle représente l’État, pas un parti. Pourtant, depuis le début de la pandémie, elle a été tiraillée entre deux feux : d’un côté, les directives politiques qui changent comme des caprices de ministre ; de l’autre, les réalités du terrain, où les hôpitaux manquent de lits et le personnel de tout.
Le problème, c’est que personne ne lui a jamais vraiment expliqué comment naviguer entre les deux. Les gouvernements se servent des agences publiques comme d’un outil, puis s’étonnent quand ces outils prennent des décisions qui dérangent. En 2020, Santé Québec a été accusée de minimiser la crise. En 2022, on lui reproche de ne pas assez communiquer. Aujourd’hui, on lui reproche son ton. Bref, peu importe ce qu’elle fait, quelqu’un trouvera toujours à redire.
Et puis il y a ce détail : le recadrage vient du premier ministre lui-même. Pas d’un fonctionnaire, pas d’un ministre délégué, mais de Legault en personne. Un message clair : « Tu es à moi, et tu feras ce que je dis. » Sauf que Biron, c’est une pro. Elle a bossé dans le privé, elle connaît les règles du jeu. Elle sait qu’une PDG qui se tait trop longtemps finit par perdre son autorité. Alors elle parle. Et quand elle parle, ça dérange.
Le chiffre qui résume tout
En 2021, selon une étude de l’Institut de la statistique du Québec, 42 % des Québécois faisaient confiance à Santé Québec pour les informer sur la COVID-19. Aujourd’hui, ce chiffre a chuté. Personne ne le dit ouvertement, mais tout le monde le sent : l’institution a perdu sa crédibilité. Pas à cause d’une seule décision, mais parce qu’elle a été ballottée entre les promesses électorales et les réalités sanitaires.
Prenez l’exemple des masques. D’abord, on dit « C’est inutile ». Ensuite, « C’est obligatoire ». Puis, « Seulement dans les transports ». À force de zigzaguer, on finit par ne plus croire personne. Et c’est exactement ce qui arrive à Santé Québec.
Ce que le recadrage cache vraiment
Le gouvernement veut que Biron se taise. Pas parce qu’elle a fait une erreur, mais parce que ses déclarations gênent. Quand elle parle de pénurie de personnel, ça rappelle que les hôpitaux sont à la ramasse. Quand elle évoque les délais pour les chirurgies, ça rappelle que la santé publique est en crise. Alors mieux vaut lui rappeler ses limites.
Sauf que le vrai problème, c’est plus large. Depuis des années, les agences publiques québécoises sont prises en étau entre deux logiques : celle du pouvoir politique, qui veut des résultats rapides et des discours rassurants, et celle de l’expertise, qui exige du temps et de la rigueur. Et dans ce jeu, ce sont toujours les mêmes qui trinquent : les citoyens.
Prenez le cas des vaccins. Au début, on nous dit « C’est sûr, c’est efficace ». Ensuite, on découvre les effets secondaires. Puis on nous parle de variants, de doses de rappel, de passports vaccinaux. À force de changements, on en vient à se demander si quelqu’un sait encore où il va.
L’impartialité, un mythe ?
Le gouvernement exige l’impartialité de Biron, mais qui lui rappelle que les décisions politiques ne sont pas neutres ? Quand le premier ministre annonce un nouveau programme de santé, qui lui dit que c’est irréaliste ? Quand un ministre promet des lits d’hôpitaux en plus, qui lui explique que ça prend des années pour former le personnel ?
L’impartialité, c’est un beau mot. Dans la réalité, ça signifie souvent « fermez-la et faites ce qu’on vous dit ». Et c’est exactement ce que Santé Québec est en train de vivre.
Ce qui se passe quand les agences publiques perdent leur indépendance
Il y a quelques années, une PDG d’une agence publique osait critiquer ouvertement le gouvernement. Résultat ? Elle a été mutée. Aujourd’hui, Biron n’est pas mutée, mais elle est rappelée à l’ordre. Le message est le même : on tolère zéro désaccord.
Le pire, c’est que ça ne date pas d’hier. Depuis des décennies, les gouvernements québécois ont l’habitude de nommer des gens à la tête des agences publiques en fonction de leur loyauté politique, pas de leur expertise. Et quand ces gens osent avoir un avis, on les rappelle à l’ordre.
C’est un cercle vicieux. Moins les agences publiques sont indépendantes, moins elles peuvent dire la vérité. Moins elles disent la vérité, moins les citoyens leur font confiance. Et moins les citoyens leur font confiance, plus le gouvernement a besoin de contrôler leur discours.
La vraie question : et après ?
Que va-t-il se passer maintenant ? Biron va-t-elle se taire ? Va-t-elle démissionner ? Ou va-t-elle continuer à parler, malgré les risques ?
Une chose est sûre : ce recadrage ne réglera pas le problème. Il ne fera que le cacher un peu plus longtemps.
Parce que le vrai problème, ce n’est pas Geneviève Biron. C’est un système où les agences publiques n’ont plus le droit d’exister sans l’aval du pouvoir politique. Où la santé devient un enjeu électoral, pas une priorité publique. Où les experts sont réduits au silence parce qu’ils dérangent.
Et le pire, c’est que personne n’en parle vraiment. Pas les partis, pas les médias, pas même les citoyens. Comme si on avait tous décidé que la santé, c’était trop compliqué pour en débattre.
Alors oui, le recadrage de Biron est un rappel à l’ordre. Mais c’est aussi un symptôme. Un symptôme d’un système qui ne fonctionne plus. Et tant qu’on ne le reconnaîtra pas, la crise ne fera que s’aggraver.