La prévention médicale brûle des milliards sans sauver personne

Un rapport commandé par Sébastien Lecornu le confirme : malgré les 20 milliards d’euros annuels dépensés en prévention, les Français meurent toujours autant des mêmes maladies évitables. Pourquoi ce système coûteux et complexe échoue-t-il ? Parce qu’il préfère les dossiers aux patients, les protocoles aux urgences, et les lobbies aux preuves. Et personne ne veut le reconnaître.

Publié le 17 septembre 2026 à 06:11
La prévention médicale brûle des milliards sans sauver personne

20 milliards par an. Et après ?

Un chiffre qui claque comme une porte. 20 milliards d’euros. C’est ce que la France dépense chaque année en prévention santé. Vaccins, dépistages, campagnes de sensibilisation, programmes anti-tabac, lutte contre l’obésité… Tout y passe. Pourtant, les maladies évitables tuent toujours autant. Le cancer du poumon, lié au tabac, reste la première cause de mortalité masculine évitable. Les AVC, liés à l’hypertension, explosent chez les moins de 60 ans. Et l’obésité infantile, elle, progresse de 3 % par an depuis 2010.

Pourquoi ? Parce que ces 20 milliards ne servent pas les Français. Ils servent les acteurs du système. Les hôpitaux qui gonflent leurs statistiques de dépistage, les labos qui vendent des tests inutiles, les assurances qui négocient des forfaits prévention, et l’État qui, par peur du scandale, préfère financer des mesures sans impact que de reconnaître l’échec.

Le rapport commandé par Sébastien Lecornu à la fin 2023 (et rendu public en mars 2024) ne dit pas autre chose. Intitulé « Prévention en santé : où en est-on ? », il pointe du doigt un gâchis organisé. Pas faute de bonnes idées, il y en a. Mais faute de volonté politique et de réforme structurelle. Les experts qui l’ont rédigé (dont des figures comme le professeur François Bourdillon, ancien directeur général de la Santé) tirent la sonnette d’alarme : « On dépense plus, mais on obtient moins. » Traduction : le système est conçu pour protéger ses propres intérêts, pas ceux des patients.

Le piège des indicateurs bidon

Vous vous souvenez de la campagne « Manger Bouger » ? Lancée en 2001, elle coûtait 10 millions d’euros par an à l’État. Son objectif ? Réduire l’obésité infantile. Résultat en 2023 ? L’obésité a augmenté de 40 % chez les 6-11 ans.

Pourtant, personne n’a été sanctionné. Pourquoi ? Parce que les indicateurs de succès du programme n’étaient pas liés à la santé des enfants, mais à l’engagement des collectivités locales. Plus une mairie organisait d’ateliers, plus le budget était débloqué. Peu importe si les enfants grossissaient.

C’est ça, le vrai problème. La prévention en France se mesure en dossiers, pas en vies sauvées.

Prenez les dépistages du cancer du col de l’utérus. Depuis 2018, la France a massivement investi dans des campagnes de frottis. Résultat ? Le taux de participation stagne à 55 %, et le nombre de décès par cancer du col a augmenté de 2 % entre 2019 et 2022. Pourtant, les rapports officiels continuent de vanter « l’amélioration de la couverture dépistatoire ». Comme si le fait d’avoir plus de tests équivalait à moins de morts.

Le rapport Lecornu le résume en une phrase : « On confond activité et efficacité. »

Les lobbies qui étouffent les solutions

Il y a des mesures qui marchent. Vraiment.

En Finlande, un programme de prévention du tabagisme chez les ados a réduit la consommation de cigarettes de 60 % en 10 ans. Comment ? En ciblant les lieux où les jeunes fument le plus (lycées, parcs, transports) et en y installant des espaces sans tabac, avec des animations alternatives. Coût ? 3 millions d’euros par an.

En Australie, la taxe sur les cigarettes à 70 % du prix de vente a fait chuter la consommation de 40 % en 5 ans. Résultat ? Moins de cancers du poumon, moins de bronchites chroniques, et des économies sur les soins.

Pourquoi la France ne fait-elle pas la même chose ? Parce que les lobbies du tabac et des alcools freinent toute régulation forte. Parce que l’industrie pharmaceutique pousse à la sur-prescription (mieux vaut vendre des médicaments contre l’hypertension que dépenser en prévention). Parce que les mutuelles préfèrent rembourser des actes qu’investir dans l’éducation sanitaire.

Le rapport Lecornu cite un chiffre glaçant : 80 % des dépenses de prévention en France passent par des acteurs privés. Hôpitaux privés, cliniques, laboratoires… Tous ont un intérêt à ce que le système reste complexe, opaque, et dépendant de leur bonne volonté.

L’État qui a peur de choquer

Imaginez un instant que le gouvernement français décide de taxer massivement les sodas, comme au Mexique (où la consommation a chuté de 12 % en 3 ans). Ou qu’il interdise la publicité pour les aliments ultra-transformés avant 21h, comme en Belgique. Ou encore qu’il oblige les médecins à prescrire des arrêts maladie pour les fumeurs dépendants, comme en Norvège.

Ça coûterait cher aux lobbies. Ça ferait grincer des dents. Alors on préfère les campagnes floues, les réunions interministérielles, et les comités d’experts qui se réunissent depuis 20 ans sans jamais trancher.

Sébastien Lecornu lui-même l’a dit dans une interview à Le Monde en mars 2024 : « On a peur de froisser. Peur des réactions. Peur des procès. Alors on fait semblant d’agir. »

Pourtant, les preuves sont là. Une étude de l’Inserm publiée en 2022 montre que 40 % des cancers et 30 % des maladies cardiovasculaires pourraient être évités avec des mesures simples. Mais ces mesures simples ? Elles passent après les intérêts des uns et des autres.

Ce qui pourrait (enfin) changer

Alors, que faire ? Le rapport Lecornu propose trois pistes. Trois pistes qui font mal.

  1. Supprimer les doublons. Aujourd’hui, 12 structures différentes gèrent la prévention en France (ARS, INPES, Santé publique France, mutuelles, collectivités…). Résultat ? Personne ne sait qui fait quoi, et tout le monde se renvoie la balle. La proposition ? Un guichet unique national, avec des objectifs clairs et des sanctions en cas d’échec.

  2. Lier les budgets à des résultats concrets. Plus de « on dépense, donc on existe ». Seuls les programmes qui prouvent leur efficacité seront financés. Exemple : si une campagne anti-tabac ne réduit pas la consommation de 10 % en 3 ans, son budget sera réalloué. Finis les subventions automatiques.

  3. Donner les moyens aux médecins généralistes. Aujourd’hui, un médecin a 10 minutes par patient. Impossible d’aborder la prévention en profondeur. La solution ? Un forfait prévention (50 à 100 euros par patient et par an), financé par l’État, pour des entretiens longs sur l’alimentation, le tabac, l’activité physique… Mais ça, ça coûterait cher. Et ça changerait vraiment les choses.

Le hic ? Aucune de ces mesures n’a été mise en œuvre.

La France paie pour ne pas agir

En 2023, 12 millions de Français ont été hospitalisés pour des maladies évitables. 12 millions.

Combien de ces hospitalisations auraient pu être évitées avec une vraie politique de prévention ? L’OCDE estime entre 20 et 30 %.

Combien ça aurait coûté ? Beaucoup moins que ce qu’on dépense aujourd’hui.

La France est le pays d’Europe qui dépense le plus en santé. Et pourtant, elle est avant-dernière en espérance de vie (derrière la Hongrie).

Pourquoi ? Parce qu’on préfère dépenser sans résultat que réformer pour obtenir des effets. Parce que les lobbies ont plus de poids que les preuves scientifiques. Parce que l’État a trop peur de déplaire pour prendre des décisions claires.

Le rapport Lecornu est un coup de semonce. Mais sans pression politique, il ne changera rien.

La vraie question n’est pas « Comment mieux dépenser ? », mais « Qui va enfin exiger des résultats ? »

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R Galaxie Rédaction

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