Le chiffre que personne ne veut commenter
En Guadeloupe, 20 % de la population souffre d’un trouble anxieux ou dépressif. C’est le taux moyen des Antilles, selon les données de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) que personne ne cite jamais. Pourtant, ce chiffre, c’est celui de votre voisin, de votre collègue, peut-être même de votre propre famille. Mais on n’en parle pas. Pas comme ça. Pas ouvertement. Pas comme on le ferait ailleurs.
Pourquoi ? Parce que la santé mentale, en Guadeloupe, c’est un sujet qui pue le tabou. Vous imaginez un homme guadeloupéen avouer qu’il prend des antidépresseurs ? Vous imaginez une femme dire qu’elle a fait une dépression post-partum ? Même entre amis, même en famille, ça reste une confidence murmurée, presque honteuse. Alors à l’hôpital, dans les cabinets médicaux, dans les écoles… on fait semblant de ne pas voir.
Et pourtant, les signes sont partout.
Prenez l’exemple du CHU de Pointe-à -Pitre. En 2022, le service de psychiatrie a enregistré une hausse de 30 % des consultations pour troubles anxieux chez les moins de 25 ans. Les jeunes, surtout les filles, craquent. Pas parce qu’ils sont plus fragiles, mais parce que personne ne leur apprend à gérer la pression. Entre les études, la précarité, les attentes familiales et cette pression sociale qui dit « Ti bon, ti fort », beaucoup s’effondrent en silence.
Mais le vrai problème, c’est que personne ne veut en entendre parler. Pas les politiques, pas les associations, pas même les professionnels de santé. On préfère parler du diabète, des maladies cardiovasculaires, des infections tropicales. La santé mentale ? Trop compliqué. Trop « invisible ». Trop « français », comme si c’était un truc d’Européens, pas de Guadeloupéens.
Le système qui fait semblant de ne pas voir
Vous voulez un exemple concret ? Prenez le cas de l’association Kreyòl Santé, la seule structure dédiée à la santé mentale en Guadeloupe. Elle existe depuis 2015, mais elle survit avec des moyens de fortune. Pas de subventions régulières, pas de soutien de l’État, pas de campagne d’information. Rien. Pourtant, selon leur dernier rapport, ils ont accueilli 120 nouvelles personnes en 2023, dont 40 mineurs. 40. En un an. Dans un département de 380 000 habitants.
Pourquoi personne ne bouge ? Parce que la santé mentale, en Guadeloupe, c’est un sujet qui dérange. Ça remet en cause l’image du « peuple résilient », du « bon vivant », du « ceux qui tiennent debout malgré tout ». Admettre que des gens dépriment, que des gens angoissent, que des gens ont besoin d’aide, ça casserait cette légende.
Et puis, il y a l’argent.
Un psychiatre en Guadeloupe ? Comptez 150 à 200 euros la séance. Trop cher pour la plupart. Alors on se tourne vers les généralistes, qui n’ont pas le temps, ou vers les remèdes de grand-mère, ou vers rien. Résultat : les troubles s’aggravent, les hospitalisations augmentent, et l’État fait semblant de ne pas voir.
Pire : quand un cas devient trop visible, trop médiatisé, on parle de « cas isolé ». Comme cette jeune femme de Basse-Terre qui s’est suicidée en 2021 après des mois de harcèlement scolaire. Les médias en ont parlé deux jours. Puis plus rien. Parce que ça dérangeait.
Ce qui change, mais trop lentement
Pourtant, il y a des lueurs. Des initiatives, discrètes, qui montrent que les choses bougent. L’association Psy en Guadeloupe a lancé en 2023 un numéro vert pour les urgences psychologiques. Gratuit. Anonyme. Enfin un début. Mais combien de gens connaissent ce numéro ? Pas assez.
Il y a aussi les thérapeutes en ligne, comme ceux de la plateforme Qare, qui proposent des séances à prix réduits. Mais encore une fois, l’information ne circule pas. Pas dans les écoles, pas dans les mairies, pas dans les médias locaux.
Et puis, il y a les témoignages, de plus en plus nombreux sur les réseaux. Des influenceurs, des artistes, des anonymes qui osent enfin parler. Comme ce rappeur de Pointe-à -Pitre qui a sorti un morceau sur sa dépression en 2022, « Ti Malad ». Ça a fait du bruit. Mais est-ce que ça a changé les mentalités ? Pas vraiment.
Le vrai problème, c’est l’absence de stratégie.
En France métropolitaine, il y a des plans nationaux santé mentale, des campagnes de prévention, des formations obligatoires pour les enseignants. En Guadeloupe ? Rien. Ou presque. Le dernier plan santé mentale date de 2018, et il était déjà minimaliste. Aujourd’hui, on en est toujours là : des promesses, des discours, mais aucune action concrète.
Pourtant, les solutions existent. La Martinique a mis en place des ateliers de prévention dans les collèges. La Réunion a créé des « maisons des adolescents » dédiées à la santé mentale. En Guadeloupe ? On attend.
Pourquoi on attend encore ?
Parce que changer les regards, ça prend du temps. Et ça, c’est le vrai défi.
Vous voulez un exemple ? Prenez cette phrase, que j’ai entendue il y a deux ans dans un bar de Gosier : « Ici, on ne fait pas ça. On ne parle pas de ces trucs-là . » Prononcée par un homme de 50 ans, médecin généraliste. Un médecin.
Le problème, c’est que la santé mentale, en Guadeloupe, ce n’est pas qu’une question de moyens. C’est une question de culture. Une question de honte. Une question de peur.
Peur de juger. Peur d’être jugé. Peur de ne pas être à la hauteur. Peur de briser l’image du « fort », du « ceux qui tiennent ».
Alors comment on fait pour changer ça ?
D’abord, en arrêtant de faire semblant. En arrêtant de dire « ça va passer » quand quelqu’un vous parle de sa dépression. En arrêtant de minimiser. « Ti bon, ti bon, ça va passer. » Non. Ça ne passe pas toujours.
Ensuite, en éduquant. Pas seulement les jeunes, mais aussi les parents, les profs, les chefs d’entreprise. La santé mentale, ça s’apprend. Ça se travaille. Ça ne tombe pas du ciel.
Et enfin, en forçant les institutions à agir. Pas dans cinq ans. Pas après une nouvelle crise. Maintenant.
Parce que la santé mentale, ce n’est pas un luxe. C’est une nécessité. Et en Guadeloupe, on ne peut plus se permettre de l’ignorer.
Ce qu’il reste à faire
La Guadeloupe a tout pour avancer. Une jeunesse qui réclame des réponses. Des associations qui se battent. Des professionnels qui veulent agir. Mais il manque une volonté politique claire. Un plan. Des financements. Une vraie prise de conscience.
Alors oui, la santé mentale en Guadeloupe reste une souffrance silencieuse. Mais ce silence, on peut le briser. Pas avec des discours, pas avec des bonnes intentions. Avec des actes.
Et ça, ça commence par vous. Par moi. Par chacun d’entre nous.
Parce que si on ne parle pas, personne ne bougera. Et ceux qui souffrent, eux, ils continueront Ă se taire.