Le jour où les médicaments disparaissent des pharmacies
C’est un chiffre qui claque : d’ici 2025, 34 médicaments bloquants, ceux qui soignent le cancer, la sclérose en plaques, l’hépatite C, vont perdre leur protection brevets en Europe. Pas demain, pas dans cinq ans, mais d’ici trois ans. Et ça, Sandoz, la filiale générique de Novartis, le sait très bien. Alors elle investit. 1,2 milliard d’euros pour construire en Slovénie, à Celje, le plus grand site de biosimilaires du continent. Un complexe de 30 000 mètres carrés, des cuves géantes, des laboratoires stériles, et surtout : une capacité à produire 500 000 doses par an de ces copies de molécules biologiques. Assez pour inonder le marché européen. Assez pour que les patients ne se retrouvent pas sans traitement du jour au lendemain.
Mais voilĂ : personne ne sait si ces copies seront vraiment utiles.
Pourquoi la Slovénie, ce trou perdu de l’Europe ?
Novartis a choisi la Slovénie pour une raison simple : le coût. Les salaires y sont trois fois moins élevés qu’en Suisse, et les aides publiques tombent du ciel. Le gouvernement local a même signé un contrat avec Sandoz pour former des ingénieurs… payés par le groupe. Résultat ? Un écosystème taillé sur mesure. À Celje, on parle déjà d’une « décennie dorée » pour l’industrie pharmaceutique locale. Sauf que cette décennie, elle sera entièrement contrôlée par une multinationale suisse.
Et puis, il y a l’avantage géographique. La Slovénie, c’est à deux heures de route de Vienne, trois heures de Munich, et quatre heures de Milan. Assez proche pour livrer vite, assez loin pour éviter les grèves suisses ou allemandes. Un hub logistique parfait. Sauf que personne ne demande : et si les patients européens n’ont pas besoin de ces biosimilaires ?
Le piège des brevets qui s’effondrent
Les brevets des médicaments originaux, ceux de Roche, Pfizer, Merck, commencent à tomber comme des fruits mûrs. D’ici 2030, 70 % des ventes de Novartis seront menacées par des génériques ou des biosimilaires. Sandoz mise sur ces copies pour remplacer les originaux. Sauf que les biosimilaires ne sont pas des génériques. Ils sont bien plus complexes à fabriquer, et surtout : leur efficacité n’est pas toujours prouvée à 100 %.
Prenez Humira, l’anti-inflammatoire star de Abbott. Son brevet expire en 2023. Sandoz a déjà lancé sa version biosimilaire, Imraldi. Problème ? Les études montrent que 1 patient sur 5 réagit différemment à Imraldi qu’à Humira. 1 sur 5. Et personne ne sait pourquoi. Pourtant, les médecins prescrivent. Pourquoi ? Parce que c’est moins cher. 30 % moins cher.
Sandoz mise sur ce levier : le prix. En Slovénie, un salaire moyen est de 1 200 euros par mois. En Suisse, il frôle les 6 000. La différence ? 1,2 milliard d’euros d’économies sur les coûts de production. Assez pour inonder le marché et faire plier les hôpitaux. Sauf que les patients ne sont pas des variables d’ajustement.
Ce que les régulateurs ne disent pas
L’Agence européenne du médicament (EMA) a validé plus de 200 biosimilaires en dix ans. 200. Pourtant, aucune étude à long terme ne prouve leur innocuité sur 10, 20, 30 ans. Les essais cliniques durent un an, deux ans maximum. Pas assez pour détecter des effets secondaires rares, mais graves. Pourtant, l’EMA valide. Pourquoi ? Parce que les lobbies pharmaceutiques pèsent plus lourd que les patients.
En Slovénie, le ministre de la Santé, Milojko Kacin, a signé un accord avec Sandoz pour « sécuriser l’approvisionnement ». Traduction : la Slovénie devient le fournisseur officiel de biosimilaires pour l’Europe. Sauf que personne ne contrôle vraiment la qualité. Les inspections de l’EMA sont rares, et quand elles ont lieu, elles sont confidentielles.
Un exemple ? En 2019, un site de production de biosimilaires en Allemagne a été fermé après qu’on y ait trouvé des moisissures dans les cuves. Résultat ? Des lots entiers de médicaments jetés. Des millions d’euros de pertes. Personne n’a été poursuivi. Personne n’a expliqué pourquoi ça avait pu arriver.
La vraie question : qui va payer la facture ?
Sandoz promet que ses biosimilaires seront aussi sûrs que les originaux. Mais comment le vérifier ? Les études sont payées par les laboratoires eux-mêmes. Conflit d’intérêts garanti. Pourtant, les États européens sautent sur l’occasion. La France a déjà intégré Imraldi dans sa liste des médicaments remboursés. L’Allemagne aussi. La Belgique aussi.
Pourquoi ? Parce que ça fait économiser de l’argent. Des milliards. Sauf que personne ne sait si ces économies ne seront pas payées par la santé des patients.
En Slovénie, les ouvriers de Sandoz gagnent 1 500 euros par mois. En France, un médecin hospitalier touche 5 000 euros. Qui décide vraiment des priorités ?
La décennie dorée… pour qui ?
Sandoz parle de « décennie dorée ». Pour qui ? Pour les actionnaires ? Pour les ingénieurs slovènes ? Pour les patients ?
Les usines de Celje tourneront à plein régime d’ici 2025. 1,2 milliard d’euros seront injectés dans cette machine à produire des médicaments dont personne ne sait si ils fonctionnent vraiment.
Le vrai risque ? Que les patients deviennent des cobayes.
Parce que quand les brevets tombent, que les génériques inondent le marché, et que les régulateurs ferment les yeux… qui reste pour protéger les malades ?