Pourquoi Londres insiste alors que Bruxelles tergiverse
Le Royaume-Uni a un compte à régler avec Moscou. Depuis l’invasion de l’Ukraine, Londres a gelé des milliards d’euros d’actifs russes, mais le transport maritime reste un angle mort. Pourquoi ? Parce que les assurances maritimes, ces garanties sans lesquelles aucun navire ne prend la mer, sont un marché global. Et la Russie a trouvé des failles. Selon un rapport de l’Institute of International Finance (IIF) publié en juin 2026, 30 % des cargaisons russes évitent encore les sanctions en passant par des sociétés-écrans à Chypre, à Dubaï ou à Singapour. Ces pays ne sont pas signataires des embargos occidentaux, mais ils ferment les yeux. Ou pire : ils monétisent le contournement.
John Healey a un argument massue : « Si on ne bloque pas les assurances, la Russie va continuer à financer sa guerre avec du pétrole, du charbon et du blé. Et les prix vont exploser en Europe. » Sauf que l’Allemagne et la France freinent des quatre fers. Pourquoi ? Parce que leurs ports dépendent encore, en partie, du transit russe. Le port de Rotterdam, par exemple, traite 15 % de ses importations de gaz russe via des intermédiaires. Couper ces flux ? Ça signifie des factures énergétiques qui flambent pour les industriels. Et personne ne veut assumer ça avant les élections.
La Russie a déjà gagné une bataille : le contournement
En 2022, l’UE avait interdit aux navires russes d’accéder à ses ports. Résultat ? Les armateurs russes ont simplement loué des bateaux sous pavillon tiers, souvent panaméen ou libérien, et continué leurs activités. Aujourd’hui, selon les données de Kpler, une société spécialisée dans le suivi maritime, plus de 400 navires évitent les sanctions en naviguant sous faux pavillons. Certains, comme le Nord, un pétrolier géant, ont même été repérés en train de décharger en Chine malgré les interdits.
Le problème ? Les assurances maritimes, elles, restent un point faible. Sans elles, un navire ne peut pas s’amarrer nulle part. Or, les assureurs européens, comme Lloyd’s of London, ont déjà commencé à refuser de couvrir les cargaisons russes. Mais les assureurs asiatiques, eux, sont toujours prêts à jouer. La Chine et les Émirats arabes unis proposent des alternatives. Résultat : la Russie contourne l’embargo en payant plus cher, mais en continuant.
L’Europe joue avec le feu, et les marchés aussi
Il y a un détail qui cloche : les cours du pétrole et du gaz ne s’effondrent pas. Pourquoi ? Parce que la Russie a pivoté vers l’Asie. Et les pays occidentaux, en laissant filer les assurances maritimes, financent indirectement la guerre. Selon le Center for Strategic and International Studies (CSIS), les recettes pétrolières russes ont augmenté de 23 % depuis 2023, malgré les sanctions. Preuve que le système tient, mais de moins en moins.
Pourtant, personne ne veut prendre le risque d’un embargo total. Pas même les États-Unis, qui commencent à montrer des signes de lassitude. « On ne peut pas tout contrôler », a lâché un haut fonctionnaire américain sous couvert d’anonymat. Traduction : « On fait semblant, mais on laisse passer. »
Ce que Londres propose, et ce que Bruxelles refuse
Healey a une idée : élargir la liste des entités sanctionnées pour inclure les assureurs et les armateurs qui facilitent le contournement. Concrètement, ça veut dire geler les avoirs de sociétés comme Vneshtorgbank (la banque russe qui finance les cargaisons) ou Pacific International Lines (un armateur singapourien qui transporte du charbon russe).
Sauf que l’Allemagne bloque. Pourquoi ? Parce que son industrie chimique dépend encore des livraisons russes. « On ne peut pas asphyxier l’économie russe sans se tirer une balle dans le pied », a expliqué une source proche du gouvernement allemand. Bref : l’Europe préfère regarder ailleurs.
La vraie question : et si c’était trop tard ?
La Russie a déjà adapté sa stratégie. Elle ne compte plus sur les ports européens, mais sur un réseau parallèle : Chine, Inde, Turquie, Émirats. Et ces pays ne vont pas lâcher leurs contrats. Pire : ils négocient des prix préférentiels. Résultat, l’Occident perd sur tous les tableaux.
John Healey a raison sur un point : les sanctions actuelles sont un leurre. Elles font semblant de frapper, mais la machine russe tourne toujours. La question n’est plus « Faut-il durcir les sanctions ? », mais « Est-ce que ça changera encore quelque chose ? »
La réponse, pour l’instant, est non. Pas tant que l’Europe aura peur de ses propres ombres.