Le jour oĂč le notaire a appelĂ© pour annuler la signature
CâĂ©tait un lundi matin, dĂ©but fĂ©vrier. Un acheteur de Saint-Just-Saint-Rambert avait tout prĂ©parĂ© : dossier bancaire validĂ©, prĂȘt Ă 3,8 % sur 20 ans, bien visitĂ© trois fois. Le notaire lui a passĂ© un coup de fil Ă 9 h 17. « On annule. Les taux viennent de monter Ă 4,1 % chez vous, et votre banque recalcule. Vous perdez 120 euros par mois, et sur 20 ans, ça fait 30 000 euros de plus. DĂ©solĂ©. » Lâhomme a raccrochĂ©. Deux jours plus tard, il a signĂ© chez un concurrent, Ă 40 kilomĂštres, oĂč les prix Ă©taient dĂ©jĂ Ă -8 %.
Ă Saint-Just-Saint-Rambert, ça ne se passe plus comme ça. Ăa se passe plus du tout.
Les taux ont tuĂ© le rĂȘve, mais personne ne lâa vu venir
On vous a serinĂ© que la hausse des taux Ă©tait « normale », « attendue », « un ajustement du marchĂ© ». Ă Saint-Just, ça signifie une chose : les prix baissent, mais les vendeurs refusent de lĂącher prise. RĂ©sultat ? Les biens restent en lâair. Selon les donnĂ©es de la chambre des notaires de Loire-Atlantique (qui couvre aussi les communes limitrophes), le nombre de transactions a chutĂ© de 22 % en un an. Pas une baisse molle, non : un effondrement. Et les prix ? Ils stagnent, mais en rĂ©alitĂ©, ils reculent. Juste pas assez vite pour que les vendeurs lâadmettent.
Prenez lâexemple de la rue des Ăcoles. Un T3 Ă 280 000 euros en 2022 ? Aujourdâhui, mĂȘme avec -5 %, ça fait 266 000. Trop cher pour un acheteur qui voit ses charges exploser. Alors il attend. Il attend que le vendeur craque. Il attend que les taux redescendent. Il attend⊠et en attendant, il loue.
Le problĂšme, câest que les loueurs, eux, ne baissent pas leurs prix. Ă Saint-Just, le loyer moyen est de 12,5 âŹ/mÂČ (contre 11,8 ⏠en 2023). Les propriĂ©taires prĂ©fĂšrent garder leurs locataires plutĂŽt que de vendre Ă perte. Du coup, les acheteurs se disent : « Ă quoi bon ? Je paie presque le mĂȘme prix en loyer, sans avoir de patrimoine. » Et ils restent sur le carrelage.
La crise gĂ©opolitique ? Personne ne sâen soucie, et câest un problĂšme
On parle des taux, des banques, de lâinflation. Mais Ă Saint-Just-Saint-Rambert, il y a un autre facteur qui pourrit lâambiance : lâincertitude pure. Pas celle des Ă©conomistes, non. Celle des gens qui voient leurs factures dâĂ©lectricitĂ© monter, qui entendent parler de guerre en Ukraine, de tensions en Chine, et qui se disent : « Et si demain, tout part en couilles ? »
Un promoteur local, qui prĂ©fĂšre rester anonyme, rĂ©sume : « Les gens achĂštent moins parce quâils ont peur. Pas peur des taux, non, peur de lâavenir. Un acheteur mâa dit : âSi la guerre sâĂ©tend, je veux pas ĂȘtre coincĂ© avec un crĂ©dit Ă 4 % et un bien qui vaut plus rien.â »
Le rĂ©sultat ? Les projets immobiliers se bloquent. La sociĂ©tĂ© Nexity, qui avait lancĂ© un Ă©co-quartier prĂšs de la Loire, a gelĂ© ses rĂ©servations. « On avait 40 dossiers en attente, explique un commercial. Aujourdâhui, plus que 8. Les gens reportent. Point. »
Et les banques ? Elles serrent la vis. CrĂ©dit Mutuel a durci ses critĂšres pour les prĂȘts dans le secteur. « Avant, on finançait Ă 110 % du prix du bien, raconte un courtier. Maintenant, câest 100 %, et encore faut-il avoir un apport de 20 %. » Autrement dit : si vous nâavez pas 50 000 euros de cĂŽtĂ©, oubliez.
Lâattentisme, ce flĂ©au invisible
Le pire, câest que personne ne bouge. Ni les acheteurs, ni les vendeurs.
CĂŽtĂ© acheteurs : ils attendent que les prix chutent « vraiment ». « Vraiment » signifie « -15 % ». Or, Ă Saint-Just, la baisse moyenne est de 3 Ă 5 %. Trop peu pour dĂ©clencher une ruĂ©e. RĂ©sultat : les biens restent en lâair pendant 6 Ă 8 mois (contre 3-4 mois avant la crise).
CĂŽtĂ© vendeurs : ils refusent de baisser leurs prix « de maniĂšre visible ». « Je mets mon bien Ă 295 000 âŹ, mais en rĂ©alitĂ©, je lâai Ă 280 000 âŹ, confie un propriĂ©taire. Comme ça, si un acheteur propose 285 000 âŹ, je peux dire non sans avoir lâair dâun radin. » Sauf que lâacheteur, lui, voit trĂšs bien que le bien vaut 270 000 âŹ. Et il attend que le vendeur craque.
Le notaire Me Laurent Dubois, qui couvre la zone, est clair : « On est dans une logique de guerre des nerfs. Les gens ne veulent pas ĂȘtre les premiers Ă cĂ©der. Du coup, personne ne cĂšde. Et le marchĂ© pourrit. »
Ce que ça signifie pour Saint-Just-Saint-Rambert
Saint-Just, câest une ville de 12 000 habitants, Ă mi-chemin entre Saint-Ătienne et Lyon. Une ville tranquille, avec des prix encore « abordables » (si on compare Ă Lyon). Sauf que maintenant, mĂȘme les « abordables » deviennent inaccessibles.
Les conséquences ?
- Les prix ne bougeront pas avant 2025. Les notaires le disent sans détour : « Il faut que les taux redescendent sous 3,5 % pour que les gens se remettent à acheter. » Or, la Banque de France table sur 3,8 % en moyenne en 2024. Trop haut.
- Les promoteurs fuient. La société Bouygues Immobilier a annulé deux projets dans la commune. « Le risque locatif est trop élevé, explique un responsable. Les gens ne veulent plus acheter, donc on ne construit plus. »
- Les jeunes partent. Les 25-35 ans, ceux qui pourraient dynamiser le marchĂ©, quittent Saint-Just pour des villes oĂč les prix baissent « vraiment » (comme Le Puy-en-Velay, Ă -12 % sur un an).
- Les loyers vont continuer Ă monter. Parce que les propriĂ©taires nâont pas le choix : soit ils vendent Ă perte, soit ils gardent leurs locataires. Et comme les acheteurs ne se bousculent pas, ils gardent.
La vraie question : et aprĂšs ?
Ă Saint-Just-Saint-Rambert, on attend. On attend que les taux baissent. On attend que la guerre se calme. On attend que quelquâun bouge.
Sauf que personne ne bougera. Pas avant 2025, peut-ĂȘtre. Pas avant que les prix aient chutĂ© « suffisamment » pour que les acheteurs se disent : « Bon, allez, je saute. »
Dâici lĂ , la ville va continuer Ă tanguer. Les biens vont continuer Ă moisir sur les annonces. Les notaires vont continuer Ă annuler des signatures. Et les jeunes vont continuer Ă partir.
La seule certitude ? Saint-Just-Saint-Rambert ne sera plus jamais une ville oĂč il fait bon acheter.