Le chiffre que les organisateurs évitent de citer à voix haute
Dimanche 13 septembre, à Saint-Antonin-Noble-Val, une centaine de marcheurs vont s’élancer sur les sentiers du Quercy pour « une rando solidaire ». Objectif affiché : récolter des fonds pour l’Oncopole de Toulouse, et sensibiliser à un sujet qui fâche : les cancers gynécologiques.
Pourtant, personne ne le dit clairement. Pas dans les communiqués, pas dans les interviews, pas même sur les affiches. 12 000 nouveaux cas par an en France. Un toutes les 20 minutes. Un chiffre de l’Institut National du Cancer (INCa), mais que les organisateurs semblent éviter comme la peste. Pourquoi ce silence ? Parce que parler de ces cancers, c’est aussi évoquer l’échec des dépistages, les retards de diagnostic, et cette réalité crue : plus d’un tiers des femmes sont diagnostiquées à un stade avancé.
Et puis, il y a les mots. Ceux qu’on n’ose pas prononcer. Ceux qui font fuir les sponsors, les médias, et même une partie du public. « Cancer du col de l’utérus », « tumeur ovarienne », « endométriose maligne ». Des termes qui sonnent comme des condamnations. Pourtant, c’est bien de ça qu’il s’agit : d’une maladie qui tue, et contre laquelle on se bat encore à coups de tabous.
La randonnée qui cache mal son déséquilibre
L’événement du 13 septembre se présente comme une initiative « solidaire ». En théorie, tout le monde y gagne : les marcheurs ont une activité sportive, les médecins de l’Oncopole ont une tribune, et l’association Rando pour une Maman touche un peu d’argent. Sauf que la solidarité, ici, a un goût étrange.
D’un côté, une matinée rando pour lever des fonds. De l’autre, une conférence médicale réservée aux professionnels. Deux publics, deux approches, zéro échange. Les randonneurs ne sauront pas grand-chose des enjeux médicaux, et les médecins ne verront pas les visages de celles pour qui ils travaillent. C’est comme si on organisait une course contre le sida… mais en séparant les coureurs des malades.
Et puis, il y a la question de l’argent. Combien sera vraiment reversé à l’Oncopole ? Les organisateurs parlent de « dons », mais sans transparence sur les commissions, les frais de logistique, ou même le salaire des bénévoles. Dans le milieu associatif, on appelle ça du « greenwashing solidaire ». Une opération qui donne bonne conscience sans vraiment changer les choses.
Ce que la conférence médicale ne vous dira pas
À 11h, les médecins de l’Oncopole prendront la parole. Ils parleront de dépistage, de traitements, peut-être même d’innovations. Mais ils ne mentionneront pas le vrai problème : le système.
Prenez le dépistage du cancer du col de l’utérus. En France, il repose sur un frottis tous les trois ans. Problème : seulement 60 % des femmes concernées s’y soumettent. Pourquoi ? Parce que c’est long, parce que c’est gênant, et parce que les gynécologues manquent cruellement de temps. Résultat : 1 500 femmes meurent chaque année d’un cancer du col, alors qu’il est l’un des plus prévisibles.
Et puis, il y a les cancers ovariens. Leur taux de survie à 5 ans ? 40 %. Parce qu’on ne les détecte presque jamais à temps. Les symptômes ? Des douleurs abdominales, des ballonnements. Des choses qu’on met sur le compte du stress, de la ménopause, ou simplement de la paresse. Personne ne veut entendre parler de ça.
Pourtant, il y a des solutions. Des tests sanguins pour détecter les marqueurs tumoraux. Des protocoles de dépistage étendus. Mais ça coûte cher, et ça complique les choses. Alors on préfère fermer les yeux.
Pourquoi Saint-Antonin n’est pas un cas isolé
Saint-Antonin, c’est une petite ville du Quercy. Un endroit où les gens se connaissent, où l’on se serre les coudes, où l’on croit encore aux causes locales. Sauf que le cancer gynécologique, lui, ne fait pas de distinction entre les grandes villes et les bourgs perdus. Il frappe partout. Et partout, on réagit de la même façon : en organisant des événements feel-good, en collectant quelques milliers d’euros, et en espérant que ça suffira.
Pourtant, le vrai combat, lui, se joue ailleurs. Dans les hôpitaux, où les gynécologues sont surchargés. Dans les laboratoires, où les recherches peinent à trouver des financements. Dans les cabinets médicaux, où les femmes osent enfin en parler, mais se heurtent à des médecins mal formés.
Dimanche, à Saint-Antonin, on va marcher. On va écouter des conférences. On va peut-être même rire un peu. Mais personne ne va vraiment parler de ce qui cloche. Parce que c’est trop gros. Parce que ça fait peur. Parce que ça remettrait en cause tout un système.
Ce que personne ne dit après la rando
À la fin de la journée, les marcheurs rentreront chez eux, fiers d’avoir « fait quelque chose ». Les médecins repartiront à Toulouse, soulagés d’avoir « sensibilisé ». Et l’Oncopole touchera un peu d’argent, assez pour acheter quelques nouveaux équipements.
Mais rien ne changera vraiment.
Parce que le vrai problème, c’est que ces événements, aussi bien intentionnés soient-ils, servent surtout à désamorcer la colère. À donner l’illusion d’agir sans jamais toucher aux racines du problème. Le cancer gynécologique tue encore trop de femmes. Et personne ne veut vraiment savoir pourquoi.
Dimanche, à Saint-Antonin, on va encore faire semblant de s’en soucier. Mais la prochaine fois, peut-être, on osera enfin poser les bonnes questions.