10 ans de retard sur la Chine, Saft mise sur le tout-solide

L'usine bordelaise de Saft lance sa premiÚre ligne de batteries tout-solide, une technologie que la Chine domine déjà. Mais ce pari industriel cache des risques financiers et stratégiques pour TotalEnergies. Explications.

Publié le 19 octobre 2026 à 18:07
10 ans de retard sur la Chine, Saft mise sur le tout-solide

Le 19 octobre, Saft allume sa ligne de production bordelaise. Trop tard ?

Dans un entrepĂŽt gris de l’aĂ©roport de Bordeaux-MĂ©rignac, entre les palettes de batteries lithium-ion et les machines de soudure, une Ă©quipe en blouses blanches ajuste les derniers rĂ©glages. Depuis lundi, cette usine produit enfin des batteries tout-solide, ces accumulateurs oĂč l’électrolyte liquide est remplacĂ© par un matĂ©riau rigide, promettant une densitĂ© d’énergie bien supĂ©rieure. Sauf que personne, ou presque, ne s’en soucie vraiment. Pas les constructeurs automobiles, pas les gĂ©ants chinois, et encore moins les actionnaires de TotalEnergies, qui dĂ©tient 50 % de Saft depuis 2016.

Pourtant, CĂ©dric Duclos, le PDG de la filiale, parle d’« avancĂ©e majeure ». Les chiffres qu’il brandit ? Une autonomie de 800 km pour une voiture Ă©lectrique avec une charge rapide en 15 minutes. En thĂ©orie. En pratique, les prototypes existants, ceux de QuantumScape, de Toyota, ou des start-up californiennes, peinent Ă  tenir ces promesses. Les prototypes de Saft, eux, n’ont mĂȘme pas encore Ă©tĂ© testĂ©s en conditions rĂ©elles. Juste des maquettes en laboratoire.

La Chine a déjà gagné la course

Le vrai problĂšme, c’est ailleurs. Depuis 2015, la Chine inonde le marchĂ© avec des batteries tout-solide low-cost. CATL, le gĂ©ant public, annonce des prototypes Ă  moins de 70 €/kWh, un prix qui rendrait obsolĂštes les lithium-ion actuels. RĂ©sultat : les usines europĂ©ennes, y compris celle de Bordeaux, arrivent avec dix ans de retard. Pire, les investisseurs chinois misent dĂ©jĂ  sur des versions hybrides (un mĂ©lange de solide et de liquide), bien plus matures. Saft, elle, mise tout sur le 100 % solide. Un pari risquĂ©.

Duclos minimise : « Nous avons les brevets, pas eux ». Sauf que les brevets, ça ne se mange pas. Et les actionnaires de TotalEnergies, eux, regardent ailleurs. La division batteries du groupe pĂšse 1,2 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2023. Un chiffre ridicule face aux 50 milliards de CATL. « On nous dit souvent : ‘Pourquoi vous ne copiez pas les Chinois ?’ », lĂąche un ingĂ©nieur de l’usine, exaspĂ©rĂ©. « Parce que copier, c’est mourir. »

L’usine qui coĂ»tera cher
 sans garantie de rentabilitĂ©

La ligne de Bordeaux, c’est 50 millions d’euros d’investissement. Assez pour produire quelques milliers de cellules par an, soit l’équivalent de 0,01 % du marchĂ© mondial. Les premiers clients ? Des drones militaires, des sous-marins, et peut-ĂȘtre, un jour, une Tesla. Mais Elon Musk a dĂ©jĂ  annoncĂ© qu’il misait sur les batteries semi-solides de ses propres usines. Et les EuropĂ©ens ? Ils regardent, sans bouger.

Pourquoi ce retard ? Parce que l’Europe a cru, pendant des annĂ©es, que les batteries lithium-ion suffiraient. Parce que les subventions publiques ont Ă©tĂ© dilapidĂ©es dans des projets trop ambitieux (comme les « gigafactories » fantĂŽmes en Allemagne). Parce que personne ne veut entendre parler des risques : un Ă©lectrolyte solide qui se fissure, une densitĂ© d’énergie surĂ©valuĂ©e, des coĂ»ts de production encore hors de prix.

TotalEnergies joue les arbitres

Le groupe français a deux options : soit il mise tout sur Saft et assume le risque de se faire distancer par la Chine. Soit il abandonne, comme il l’a fait avec sa division solaire en 2021. « TotalEnergies a les moyens, mais pas la volontĂ© », estime un analyste de BloombergNEF. « Ils prĂ©fĂšrent vendre du gaz. »

Duclos, lui, reste optimiste. « Dans cinq ans, le tout-solide reprĂ©sentera 30 % du marchĂ©. » Sauf que dans cinq ans, il sera peut-ĂȘtre trop tard. Les Chinois auront dĂ©jĂ  Ă©coulĂ© leurs stocks, verrouillĂ© les brevets, et Ă©crasĂ© la concurrence. Comme d’habitude.

Ce que personne ne dit sur les batteries du futur

Le vrai enjeu, c’est la dĂ©pendance. Aujourd’hui, 80 % des terres rares et du graphite viennent de Chine. Demain, ce sera le tour des Ă©lectrolytes solides. « On nous vend du rĂȘve, mais en rĂ©alitĂ©, on dĂ©pendra encore plus de PĂ©kin », rĂ©sume un syndicaliste de l’usine. Saft parle d’autonomie europĂ©enne. En vrai, Bordeaux ne produit que des prototypes. Les matĂ©riaux clĂ©s ? Ils arrivent toujours de Chine.

La vraie question n’est pas technique. C’est politique.

L’Europe a choisi de miser sur l’innovation pure, sans se soucier des coĂ»ts ou des dĂ©lais. RĂ©sultat : des usines Ă  moitiĂ© vides, des promesses non tenues, et une filiĂšre qui s’effrite. Pendant ce temps, la Chine construit des mĂ©ga-usines de batteries solides Ă  Shenzhen, avec des chaĂźnes de production 10 fois plus rapides.

Saft a lancĂ© sa ligne. Bravo. Maintenant, il faudrait qu’elle tienne ses promesses. Ou que TotalEnergies arrĂȘte de jouer les spectateurs.

Le vrai problùme, ce n’est pas la technologie. C’est le temps perdu.

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R Galaxie Rédaction

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