Le 19 octobre, Saft allume sa ligne de production bordelaise. Trop tard ?
Dans un entrepĂŽt gris de lâaĂ©roport de Bordeaux-MĂ©rignac, entre les palettes de batteries lithium-ion et les machines de soudure, une Ă©quipe en blouses blanches ajuste les derniers rĂ©glages. Depuis lundi, cette usine produit enfin des batteries tout-solide, ces accumulateurs oĂč lâĂ©lectrolyte liquide est remplacĂ© par un matĂ©riau rigide, promettant une densitĂ© dâĂ©nergie bien supĂ©rieure. Sauf que personne, ou presque, ne sâen soucie vraiment. Pas les constructeurs automobiles, pas les gĂ©ants chinois, et encore moins les actionnaires de TotalEnergies, qui dĂ©tient 50 % de Saft depuis 2016.
Pourtant, CĂ©dric Duclos, le PDG de la filiale, parle dâ« avancĂ©e majeure ». Les chiffres quâil brandit ? Une autonomie de 800 km pour une voiture Ă©lectrique avec une charge rapide en 15 minutes. En thĂ©orie. En pratique, les prototypes existants, ceux de QuantumScape, de Toyota, ou des start-up californiennes, peinent Ă tenir ces promesses. Les prototypes de Saft, eux, nâont mĂȘme pas encore Ă©tĂ© testĂ©s en conditions rĂ©elles. Juste des maquettes en laboratoire.
La Chine a déjà gagné la course
Le vrai problĂšme, câest ailleurs. Depuis 2015, la Chine inonde le marchĂ© avec des batteries tout-solide low-cost. CATL, le gĂ©ant public, annonce des prototypes Ă moins de 70 âŹ/kWh, un prix qui rendrait obsolĂštes les lithium-ion actuels. RĂ©sultat : les usines europĂ©ennes, y compris celle de Bordeaux, arrivent avec dix ans de retard. Pire, les investisseurs chinois misent dĂ©jĂ sur des versions hybrides (un mĂ©lange de solide et de liquide), bien plus matures. Saft, elle, mise tout sur le 100 % solide. Un pari risquĂ©.
Duclos minimise : « Nous avons les brevets, pas eux ». Sauf que les brevets, ça ne se mange pas. Et les actionnaires de TotalEnergies, eux, regardent ailleurs. La division batteries du groupe pĂšse 1,2 milliard dâeuros de chiffre dâaffaires en 2023. Un chiffre ridicule face aux 50 milliards de CATL. « On nous dit souvent : âPourquoi vous ne copiez pas les Chinois ?â », lĂąche un ingĂ©nieur de lâusine, exaspĂ©rĂ©. « Parce que copier, câest mourir. »
Lâusine qui coĂ»tera cher⊠sans garantie de rentabilitĂ©
La ligne de Bordeaux, câest 50 millions dâeuros dâinvestissement. Assez pour produire quelques milliers de cellules par an, soit lâĂ©quivalent de 0,01 % du marchĂ© mondial. Les premiers clients ? Des drones militaires, des sous-marins, et peut-ĂȘtre, un jour, une Tesla. Mais Elon Musk a dĂ©jĂ annoncĂ© quâil misait sur les batteries semi-solides de ses propres usines. Et les EuropĂ©ens ? Ils regardent, sans bouger.
Pourquoi ce retard ? Parce que lâEurope a cru, pendant des annĂ©es, que les batteries lithium-ion suffiraient. Parce que les subventions publiques ont Ă©tĂ© dilapidĂ©es dans des projets trop ambitieux (comme les « gigafactories » fantĂŽmes en Allemagne). Parce que personne ne veut entendre parler des risques : un Ă©lectrolyte solide qui se fissure, une densitĂ© dâĂ©nergie surĂ©valuĂ©e, des coĂ»ts de production encore hors de prix.
TotalEnergies joue les arbitres
Le groupe français a deux options : soit il mise tout sur Saft et assume le risque de se faire distancer par la Chine. Soit il abandonne, comme il lâa fait avec sa division solaire en 2021. « TotalEnergies a les moyens, mais pas la volontĂ© », estime un analyste de BloombergNEF. « Ils prĂ©fĂšrent vendre du gaz. »
Duclos, lui, reste optimiste. « Dans cinq ans, le tout-solide reprĂ©sentera 30 % du marchĂ©. » Sauf que dans cinq ans, il sera peut-ĂȘtre trop tard. Les Chinois auront dĂ©jĂ Ă©coulĂ© leurs stocks, verrouillĂ© les brevets, et Ă©crasĂ© la concurrence. Comme dâhabitude.
Ce que personne ne dit sur les batteries du futur
Le vrai enjeu, câest la dĂ©pendance. Aujourdâhui, 80 % des terres rares et du graphite viennent de Chine. Demain, ce sera le tour des Ă©lectrolytes solides. « On nous vend du rĂȘve, mais en rĂ©alitĂ©, on dĂ©pendra encore plus de PĂ©kin », rĂ©sume un syndicaliste de lâusine. Saft parle dâautonomie europĂ©enne. En vrai, Bordeaux ne produit que des prototypes. Les matĂ©riaux clĂ©s ? Ils arrivent toujours de Chine.
La vraie question nâest pas technique. Câest politique.
LâEurope a choisi de miser sur lâinnovation pure, sans se soucier des coĂ»ts ou des dĂ©lais. RĂ©sultat : des usines Ă moitiĂ© vides, des promesses non tenues, et une filiĂšre qui sâeffrite. Pendant ce temps, la Chine construit des mĂ©ga-usines de batteries solides Ă Shenzhen, avec des chaĂźnes de production 10 fois plus rapides.
Saft a lancĂ© sa ligne. Bravo. Maintenant, il faudrait quâelle tienne ses promesses. Ou que TotalEnergies arrĂȘte de jouer les spectateurs.
Le vrai problĂšme, ce nâest pas la technologie. Câest le temps perdu.