En 1941, Orson Welles tourne La Splendeur des Amberson, un film qui devait être son chef-d’œuvre. À l’époque, les studios ont coupé, réécrit, dénaturé la fin. Résultat : ce qui reste à l’écran n’a plus rien à voir avec ce que Welles avait imaginé. Soixante-dix ans plus tard, Edward Saatchi, l’entrepreneur britannique derrière la Saatchi Art, veut ressusciter cette fin perdue. Pas avec des archives, pas avec des témoignages, mais avec une intelligence artificielle. L’idée ? Nourrir un algorithme avec des images, des dialogues, des notes de tournage, et lui demander de deviner ce qui manquait.
Pourquoi ce projet ? Parce que les bobines originales ont disparu, parce que les techniciens de l’époque ont gardé le silence, et parce que Saatchi, collectionneur compulsif, ne supporte pas l’idée qu’un morceau de cinéma soit à jamais perdu. Mais surtout, parce que l’IA, aujourd’hui, peut faire des miracles… ou des horreurs. Le problème n’est pas la technique. C’est l’éthique.
L’IA peut-elle remplacer un cinéaste ?
Saatchi ne cache pas son ambition : utiliser des outils comme MidJourney ou Stable Diffusion pour générer des scènes manquantes, puis les monter dans une version « restaurée ». Le scénario ? Welles avait prévu une fin mélancolique, où le personnage principal, George Amberson, meurt seul, sans gloire, après une vie de mensonges. Les studios ont préféré une version plus optimiste, avec un happy end commercial. L’IA pourrait-elle retrouver cette tonalité ?
Le vrai défi n’est pas de faire parler un algorithme. C’est de lui faire comprendre le cinéma. Les images générées seront-elles crédibles ? Les dialogues sonneront-ils comme ceux de Welles ? Personne ne sait. Les exemples existants de « restauration par IA » (comme les visages de stars disparues) montrent à quel point ça peut déraper. Un sourire trop large, un regard qui cligne trop vite, et tout devient grotesque.
Pourtant, Saatchi a déjà commencé. Il a récupéré des rushes, des lettres, des croquis. Il a même trouvé un technicien qui a travaillé sur le film. Mais est-ce suffisant ? Non. Parce que l’IA, aujourd’hui, ne fait que du collage. Elle ne crée pas. Elle imite. Et imiter Welles, c’est comme essayer de recréer la Joconde en pixel art : ça donne une approximation, pas une œuvre.
Le piège juridique : qui possède la fin perdue ?
Voilà l’autre écueil. La fin originale de La Splendeur des Amberson n’appartient à personne… et à tout le monde.
Les droits du film sont aux mains de Universal Pictures, qui a déjà refusé toute collaboration. Pourquoi ? Parce que reconnaître cette version alternative, c’est admettre que leur coupe était une erreur. Une erreur coûteuse, puisque le film a perdu de sa valeur historique. Et si Saatchi publie sa version « restaurée », Universal pourrait attaquer pour contrefaçon.
Il y a aussi les héritiers de Welles. Sa fille, Beatrice, a déjà exprimé des doutes. « Mon père était un perfectionniste, pas un magicien », aurait-elle dit. L’IA ne fera pas de lui un dieu. Elle pourrait juste créer un Frankenstein cinématographique, une fin qui plaît à personne.
Pourtant, Saatchi avance. Il a même parlé d’une « version interactive », où les spectateurs pourraient choisir entre la fin originale et la fin studio. Une idée aussi géniale que risquée. Parce que le cinéma, c’est aussi une question de cohérence. Si vous montrez à un public une version tronquée, puis une version « complète », vous le forcez à voir deux films en un. Et ça, Welles ne l’aurait jamais voulu.
Ce que ce projet révèle sur notre rapport au passé
Ce qui est fascinant avec ce projet, ce n’est pas l’IA. C’est ce qu’il dit de nous.
Nous vivons dans une époque où tout peut être recréé, réécrit, réinventé. Les musées restaurent des tableaux abîmés, les jeux vidéo recréent des villes disparues, et maintenant, on veut ressusciter des fins de films.
Mais à quel prix ?
La fin originale de La Splendeur des Amberson n’existe plus. Pas parce qu’elle a été détruite, mais parce que personne ne l’a sauvée. Si Saatchi réussit, ce ne sera pas grâce à son génie, mais parce que les archives étaient là, quelque part, dans l’ombre. L’IA ne fait que mettre en lumière ce que l’humanité a laissé pourrir.
Et puis, il y a une question plus large : est-ce que nous voulons vraiment revivre le passé comme il aurait dû être ?
Prenons l’exemple de Citizen Kane. Si on avait pu recréer la fin originale de Welles, La Splendeur des Amberson serait peut-être aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre absolu. Mais est-ce que ça aurait changé quelque chose ? Le cinéma, comme l’histoire, se construit aussi avec ses erreurs. Et si la version tronquée est devenue mythique parce qu’elle est imparfaite ?
Saatchi joue avec le feu. Il ne restaurera pas un film. Il en créera un nouveau. Un film qui portera sa marque, pas celle de Welles. Et ça, personne ne le lui pardonnera.
La vraie question : et après ?
Supposons que Saatchi y arrive. Qu’est-ce que ça changera ?
Universal ne rendra pas les droits. Les festivals ne programmeront pas cette version comme un classique. Les spectateurs, eux, seront divisés. Certains diront : « Enfin, on voit le film comme Welles l’a voulu ! » D’autres : « Mais c’est quoi cette fin bizarre, personne ne la comprend. »
Le vrai problème, c’est que personne ne sait ce qui est « vrai ».
Dans quelques années, on aura trois versions de La Splendeur des Amberson : celle des studios, celle de Saatchi, et celle que l’IA aura « améliorée » entre-temps. Et aucune ne sera la bonne.
Ce projet est un miroir. Il nous montre que nous sommes prêts à tout pour combler les trous du passé… même si ça signifie en inventer de nouveaux.
Ce que Saatchi fait avec Welles, d’autres le feront avec d’autres œuvres. Demain, ce sera les peintures de Turner, après-demain, les discours de Churchill.
La question n’est pas : l’IA peut-elle recréer le passé ?
La question, c’est : devrait-on le faire ?