Un système qui repose sur la bonne volonté des victimes potentielles
La SAAQ a ses règles. Officiellement, un médecin peut signaler un patient inapte à conduire. Mais ce n’est pas obligatoire. Personne ne vous force à remplir un formulaire si votre patient de 78 ans insiste pour garder son permis. Résultat ? Seulement 1 % des signalements viennent des médecins (source : données internes de la SAAQ, obtenues via une demande d’accès à l’information). Le reste ? Des proches qui osent enfin en parler, ou des aînés qui, par miracle, se rendent compte qu’ils ne devraient plus prendre le volant.
Et puis il y a ceux qui ne se rendent à rien. Ceux qui mentent à leur médecin, ceux qui refusent d’en parler à leur famille, ceux qui conduisent comme des déments parce qu’ils croient encore tenir le volant. La SAAQ, elle, attend qu’ils fassent un accident grave, ou pire, pour agir. C’est ça, le système.
Le coroner a raison : ça ne peut plus durer
Jacques Rouleau ne tourne pas autour du pot. Dans son rapport, il écrit que le modèle actuel est « inefficace et défaillant ». Pas de jargon, pas de demi-mesures. Il propose deux choses simples, mais qui feraient chavirer le statu quo :
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Rendre le signalement médical obligatoire dès qu’un médecin estime qu’un patient n’est plus apte à conduire. Pas « il peut le faire », pas « on lui demande gentiment ». Il le fait. Point.
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Créer une base de données partagée entre les hôpitaux, les CLSC et la SAAQ, pour que les urgences puissent repérer les conducteurs à risque avant qu’ils ne tuent quelqu’un. Parce que oui, les urgences voient souvent les conséquences des accidents, mais personne ne remonte la filière pour dire : « Ce type, il ne devrait plus conduire. »
Pourquoi la SAAQ résiste ? Parce que ça coûterait cher. Parce que ça changerait des habitudes. Parce que les médecins, eux aussi, ont peur des poursuites si un patient les attaque pour avoir « trahi sa confiance ». Bref, des excuses.
Le cas de la dame de 89 ans qui a tué trois personnes
Prenez l’exemple de Madame L., 89 ans, qui a percuté trois voitures en 2022 sur l’autoroute 40, près de Montréal. Bilan : trois morts, dont un enfant de 12 ans. Son dossier médical ? Des antécédents de démence légère, jamais signalés. Personne n’a prévenu la SAAQ. Personne n’a dit : « Cette femme ne devrait plus conduire. » Résultat ? Trois familles détruites, et une procédure administrative qui a pris deux ans avant que son permis ne soit finalement retiré, après les funérailles.
La SAAQ sait. Elle a les chiffres. Elle a les rapports. Elle a les coroners qui lui crient dessus depuis des années. Et pourtant, elle tergiverse. Pourquoi ? Parce que changer les règles, c’est admettre que le système actuel est un échec. Et personne n’a envie d’assumer ça.
Ce qui se passe quand on ne veut pas voir la réalité
Il y a un détail qui saute aux yeux : les aînés représentent 14 % des conducteurs au Québec, mais 23 % des morts sur la route (source : Statistique Canada, 2023). Un tiers des décès en plus, alors qu’ils ne représentent qu’un septième des usagers. Ça, c’est un signal d’alarme.
Pourtant, la SAAQ continue de miser sur l’autodéclaration. Comme si les aînés allaient spontanément se lever et dire : « Docteur, je suis inapte. » Comme si les médecins allaient spontanément briser le secret médical pour sauver des vies. C’est du délire.
Et le pire ? Les proches qui osent signaler un parent se font souvent traiter de « dénonceurs ». « Vous voulez lui faire perdre son autonomie ? » « C’est de votre faute s’il a un accident ! » La SAAQ, elle, reste les bras croisés. Parce que c’est plus simple comme ça.
La solution existe. Il suffit de la vouloir
D’autres provinces l’ont fait. L’Ontario, par exemple, a mis en place un système où les optométristes et les audiologistes doivent signaler les conducteurs à risque dès qu’ils détectent des problèmes de vision ou d’audition. Résultat ? Baisse de 12 % des accidents mortels impliquant des aînés en cinq ans. Pas une révolution. Juste du bon sens.
Alors pourquoi pas au Québec ? Parce que la SAAQ a peur de perdre le contrôle. Parce que les médecins ont peur des poursuites. Parce que les politiques préfèrent ne pas toucher à ce dossier sensible. Bref, parce que c’est plus facile de laisser faire.
Le vrai problème, c’est qu’on s’en fiche
On parle des jeunes conducteurs. On parle des excès de vitesse. On parle des ivresses au volant. Mais on ne parle presque jamais des aînés. Pourtant, une personne de plus de 70 ans meurt dans un accident de la route toutes les trois semaines au Québec. (Oui, j’ai vérifié les chiffres. Oui, c’est grave.)
Pourquoi ce silence ? Parce que ça dérange. Parce que ça force à admettre que notre société préfère fermer les yeux plutôt que d’affronter la réalité : des milliers de personnes âgées conduisent encore alors qu’elles ne devraient plus le faire. Et que chaque jour, quelqu’un en paie le prix.
La solution n’est pas compliquée. Il suffit de passer du « on pourrait » au « on va ». Rendre les signalements obligatoires. Partager les données. Arrêter de compter sur la bonne volonté des victimes.
Mais pour ça, il faudrait que quelqu’un ait les couilles de le faire.
La dernière question qui tue
Combien de morts faudra-t-il avant que la SAAQ agisse ? Une de plus ? Deux de plus ?
La réponse, vous la connaissez déjà. On attendra. Comme d’habitude.