Un milliard de livres gaspillés en 10 ans, et on recommence ?
En 2015, le gouvernement britannique avait promis 1 milliard de livres pour la recherche sur la dĂ©mence. RĂ©sultat ? Les cas diagnostiquĂ©s ont augmentĂ© de 20 % en cinq ans, mais le nombre de personnes atteintes, elles, ont explosĂ© de 50 %. Pourquoi ? Parce que la plupart des gens ne voient jamais un neurologue. Ils attendent des annĂ©es, jusquâĂ ce que leur conjoint les emmĂšne aux urgences en pleine nuit, hurlant quâils ne reconnaissent plus leur propre enfant. Le nouveau plan mise sur la dĂ©tection prĂ©coce via des algorithmes qui analysent la parole, les mouvements oculaires, voire les donnĂ©es des montres connectĂ©es. Sauf que les algorithmes ont un problĂšme : ils ont besoin de donnĂ©es. Et au Royaume-Uni, seulement 40 % des cas de dĂ©mence sont officiellement diagnostiquĂ©s. Le reste ? On les traite pour dĂ©pression, troubles anxieux, ou on les ignore.
La National Institute for Health and Care Research (NIHR) parle dââaccĂ©lĂ©rationâ. Les associations de patients, elles, parlent de âtrop peu, trop tardâ. Parce que mĂȘme avec 80 millions de livres, comment on forme 30 000 mĂ©decins gĂ©nĂ©ralistes Ă repĂ©rer les signes dâune dĂ©mence Ă un stade oĂč un traitement pourrait encore marcher ?
Et puis, il y a le vrai problĂšme : personne ne veut payer. Un scanner cĂ©rĂ©bral coĂ»te entre 1 200 et 2 500 livres. Un traitement comme lâaducanumab (le seul approuvĂ© pour la maladie dâAlzheimer) ? 56 000 livres par an et par patient. Avec un budget serrĂ©, le NHS va-t-il vraiment dĂ©penser des millions pour des diagnostics qui ne mĂšnent Ă rien ?
LâIA va-t-elle sauver la dĂ©mence, ou juste la rendre plus rentable ?
Les startups britanniques se frottent les mains. DeepMind, lâentreprise dâIA de Google, a dĂ©jĂ collaborĂ© avec le NHS pour dĂ©tecter les lĂ©sions cĂ©rĂ©brales via des scanners. RĂ©sultat ? Une prĂ©cision de 94 % dans certains cas. Sauf que ces outils coĂ»tent cher, et quâils ne remplacent pas un neurologue. Ils trient les patients : ceux qui ont une chance de bĂ©nĂ©ficier dâun traitement, et ceux quâon renvoie chez eux avec une ordonnance de vitamine D.
Prenez le cas de Dr. Lisa Whitaker, neurologue Ă Manchester. Elle voit 150 nouveaux patients par mois. Avec les nouveaux outils, elle pourrait en voir 200. Sauf que son cabinet nâa pas les moyens dâacheter les logiciels, et que son hĂŽpital nâa pas les techniciens pour les maintenir. Alors elle continue comme avant : elle pose des questions, elle observe, elle attend que le patient oublie son propre nom avant de proposer un IRM.
Le vrai scoop, câest que lâIA ne va pas rĂ©soudre le problĂšme des dĂ©lais. Elle va juste le dĂ©placer. Au lieu dâattendre six mois pour un rendez-vous, les patients attendront six mois pour que leur dossier soit analysĂ© par un algorithme. Et pendant ce temps, leur cerveau continuera de se dĂ©grader.
Ce que personne ne dit : et les aidants, dans tout ça ?
Les 80 millions de livres, câest bien. Mais qui va sâoccuper des familles ? Au Royaume-Uni, 1,5 million de personnes (surtout des femmes) arrĂȘtent de travailler ou rĂ©duisent leur temps de travail pour sâoccuper dâun proche atteint de dĂ©mence. RĂ©sultat ? Une perte Ă©conomique de 30 milliards de livres par an. Personne ne parle de ça dans les communiquĂ©s officiels.
Prenez Mary OâConnor, 52 ans, qui Ă©lĂšve seule ses deux enfants tout en sâoccupant de sa mĂšre, atteinte dâAlzheimer depuis cinq ans. Elle nâa jamais entendu parler des nouveaux outils de diagnostic. Pourquoi ? Parce que sa mĂšre nâa pas les moyens de se payer un scanner privĂ©, et que le NHS lui a dit dâattendre âquand il y aura de la placeâ. Pendant ce temps, Mary dort trois heures par nuit, et son aĂźnĂ©, 14 ans, a commencĂ© Ă sĂ©cher les cours.
Le gouvernement parle dââinnovationâ. Les associations parlent de âdĂ©sert mĂ©dicalâ. Et les familles, elles, se taisent. Parce quâelles savent une chose que personne ne dit : mĂȘme avec 80 millions de livres, rien ne changera vraiment.
Le vrai enjeu : et si la démence était déjà trop tard ?
VoilĂ le paradoxe : plus on dĂ©pense pour dĂ©tecter tĂŽt, plus on dĂ©couvre de cas qui ne peuvent plus ĂȘtre traitĂ©s. Parce que la dĂ©mence, dans 60 % des cas, est irrĂ©versible. Les mĂ©dicaments actuels ne font que ralentir la progression. Alors Ă quoi bon dĂ©penser des millions pour diagnostiquer des gens qui vont quand mĂȘme perdre la mĂ©moire ?
Le vrai problĂšme, câest quâon confond dĂ©tection et solution. On court aprĂšs le diagnostic comme si câĂ©tait une victoire. Mais personne ne parle de prĂ©vention. Personne ne parle de rĂ©duire les facteurs de risque : pollution, diabĂšte, sĂ©dentaritĂ©, stress chronique. Personne ne parle de former les mĂ©decins gĂ©nĂ©ralistes Ă poser les bonnes questions dĂšs 50 ans.
Le Royaume-Uni mise sur la technologie. Les Ătats-Unis misent sur les essais cliniques. La France, elle, continue de sous-financer les Ehpad. Personne ne mise sur lâĂ©vidence : 80 % des cas de dĂ©mence pourraient ĂȘtre Ă©vitĂ©s avec un mode de vie sain. Mais ça, ça ne fait pas de bons titres.
Conclusion : 80 millions de livres, et aprĂšs ?
Les algorithmes vont arriver. Les scanners vont se multiplier. Les mĂ©decins vont ĂȘtre formĂ©s⊠quand ils auront le temps. Mais les familles, elles, continueront dâattendre.
Parce que le vrai problĂšme, ce nâest pas le diagnostic. Câest un systĂšme qui prĂ©fĂšre dĂ©penser des millions pour soigner la maladie plutĂŽt que pour lâĂ©viter. Et qui laisse des millions de personnes se dĂ©brouiller seules.
Alors oui, 80 millions de livres, câest une bonne nouvelle. Sauf que la vraie bataille, elle, commence maintenant. Et elle ne se gagne pas avec des machines. Elle se gagne dans les cabinets mĂ©dicaux, les Ă©coles, les usines, les rues. LĂ oĂč les gens vivent, mangent, respirent⊠et oĂč personne ne veut regarder.