Les chiffres ne mentent pas, mais personne ne les regarde vraiment
En six mois, 146 morts. C’est le bilan de Rodrigues en 2026, une île où l’on devrait respirer plus léger, où les enfants devraient grandir sans compter les cercueils. Pourtant, ces chiffres-là , personne ne les commente. Pas les autorités locales, pas non plus les médias mauriciens, trop occupés à parler de Port-Louis ou de Curepipe. Pourtant, à Rodrigues, la mort frappe plus tôt, plus fort, et plus souvent qu’ailleurs. En 2024, 342 décès. En 2025, 285. Et déjà , en 2026, on frôle les 150 pour la première moitié de l’année.
Le rapport de l’Office National de la Statistique (ONS) de 2025 le confirme : l’espérance de vie à Rodrigues stagne, voire recule. Dans certains quartiers de Port Mathurin, les décès avant 60 ans sont devenus une norme. Mais personne ne veut en parler. Pourquoi ? Parce que ça dérange. Parce que ça révèle une vérité gênante : à Rodrigues, la santé publique est un luxe.
L’île où les hôpitaux manquent de tout, sauf de patients
L’hôpital de Rodrigues, c’est 120 lits pour 40 000 habitants. En haute saison touristique, ça passe. En période de crise, ça devient un problème. En 2024, le service des urgences a enregistré 1 200 passages en plus par rapport à 2023, selon les données internes du ministère de la Santé. Résultat ? Les patients attendent. Parfois des heures. Parfois toute la nuit.
Prenez l’exemple de la mère célibataire de Mont-Luz, 48 ans, décédée en mars 2026 d’une infection nosocomiale après trois jours d’attente pour une appendicite perforée. Son cas n’est pas isolé. Les rapports médicaux internes (que nous avons pu consulter) mentionnent douze décès évitables en 2025 liés à des retards de prise en charge. Pourtant, quand on demande au ministère de la Santé pourquoi ces retards persistent, la réponse est toujours la même : « Manque de personnel. »
Mais le vrai problème, c’est que le « manque de personnel » est une réponse toute faite. Une excuse. Parce que depuis 2020, Rodrigues a perdu 18 infirmiers et 5 médecins sur son unique hôpital. Où sont-ils passés ? Certains ont démissionné, épuisés. D’autres ont été mutés vers l’île Maurice. Les jeunes diplômés, eux, fuient. Pourquoi rester dans un endroit où les salaires sont dérisoires et où les conditions de travail ressemblent à celles d’un pays en guerre ?
Le silence des politiques et l’indifférence des médias
À Rodrigues, on meurt plus, mais on en parle moins. Pourquoi ? Parce que Rodrigues, c’est l’île mauricienne qu’on oublie. Celle qui ne génère pas de devises touristiques, celle qui ne fait pas la une des journaux.
En 2025, quand le gouvernement a annoncé un plan de 50 millions de roupies pour moderniser l’hôpital, les médias nationaux ont à peine mentionné l’annonce. Pourtant, ces 50 millions, c’est à peine de quoi acheter deux scanners. Deux. Pour une île entière.
Et quand le député local, Jean-Marc Labiche, a interpellé le ministre de la Santé en session parlementaire en février 2026, sa question est restée sans réponse concrète. « Monsieur le ministre, combien de Rodriguais doivent encore mourir avant que vous agissiez ? » La réponse ? Un vague « Nous travaillons dessus. »
Travailler dessus, ça veut dire quoi ? Construire un nouvel hôpital ? Recruter du personnel ? Améliorer les conditions de vie ? Personne ne sait. Parce que personne ne veut savoir.
Ce que les chiffres ne disent pas : la misère qui tue
Derrière les statistiques, il y a des visages. Des familles brisées. Des enfants qui perdent leurs parents avant l’âge de la retraite.
À Rodrigues, 42 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, selon la Banque mondiale. 42 %. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que beaucoup ne mangent pas à leur faim. Ça veut dire que beaucoup ne peuvent pas se soigner. Ça veut dire que beaucoup meurent parce qu’ils n’ont pas les moyens d’aller à l’hôpital de Port-Louis, à 150 km de là .
Prenez le cas de la famille Ramgoolam, à Plaine Champagne. Le père, ouvrier non qualifié, est mort d’un cancer du poumon en 2025, à 52 ans. Pourquoi ? Parce qu’il fumait depuis l’adolescence, parce qu’il n’avait pas les moyens d’arrêter, parce qu’il n’avait pas les moyens de se faire soigner. Sa femme, elle, est morte d’un diabète non contrôlé six mois plus tard. Leurs deux enfants, 12 et 15 ans, ont été placés en foyer.
Ces histoires, on ne les entend pas. Parce qu’elles ne font pas de bonnes images. Parce qu’elles ne rapportent pas d’audience.
Et maintenant ? Attendre que ça empire ?
Rodrigues est un miroir. Un miroir qui reflète ce que le reste de Maurice refuse de voir : un système de santé à deux vitesses. Celle des nantis, qui peuvent se soigner à l’étranger. Et celle des autres, qui attendent, qui souffrent, qui meurent.
En 2026, le gouvernement a enfin annoncé un « plan d’urgence ». Trois nouveaux médecins, cinq infirmiers supplémentaires, et la promesse de « mieux répartir les ressources ». Trop peu. Trop tard.
Parce que le vrai problème, ce n’est pas le manque de médecins. C’est le manque de volonté politique. C’est l’indifférence. C’est le fait que, pour beaucoup, Rodrigues ne compte pas.
Mais les chiffres, eux, ne mentent pas. Et un jour, peut-ĂŞtre, ils forceront les gens Ă regarder.
146 morts en six mois. Et après ?