Trois voitures sans conducteur, et après ?
C’est un détail qui en dit long : personne ne sait où garer les robotaxis de Zurich. Pas même les ingénieurs de iAMO, la start-up derrière le projet. Depuis fin septembre, trois véhicules autonomes sillonnent la vallée de la Furt, un coin verdoyant à une demi-heure du centre-ville. Leur mission ? Compléter les transports publics, comme le font déjà Waymo à Phoenix ou Baidu en Chine. Sauf que là -bas, les flottes sont bien plus vastes. Ici, trois voitures. Trois.
Le problème, c’est que personne ne les prend.
Pas faute d’y avoir pensé. Les robotaxis sont réservables via une appli, comme un VTC classique. Sauf que les tarifs, entre 15 et 25 francs suisses le kilomètre (soit 15 à 25 euros), découragent. À titre de comparaison, un ticket de tram à Zurich coûte 4,40 francs pour un trajet illimité dans la journée. Autant dire que la clientèle visée n’est pas les étudiants ou les employés de bureau. Reste les touristes, les expatriés fortunés, ou ceux qui veulent tester l’avenir… à prix d’or.
Mais le vrai problème, c’est l’usage.
Pourquoi lancer trois voitures dans un coin de campagne alors que la demande est quasi inexistante ? Les promoteurs parlent de « complémentarité » avec les transports publics. En théorie, ça pourrait marcher : si le dernier tram passe à 23h, un robotaxi pourrait prendre le relais. Sauf que la vallée de la Furt n’est pas une zone déserte. Elle est desservie par des bus, des trains, et même des vélos en libre-service. Alors, à quoi bon ?
La réponse, c’est politique.
Zurich mise sur l’innovation pour rester dans la course. La Suisse n’a pas de Tesla, pas de start-up de la Silicon Valley… mais elle a iAMO, une pépinière de talents en IA, et un écosystème prêt à parier sur l’automobile sans conducteur. Le canton a même créé un « laboratoire vivant » pour tester ces technologies. Le message est clair : « On est en avance, on innove, et on ne dépend pas des géants américains ou chinois. »
Sauf que sur le terrain, ça coince.
Le chiffre que personne ne veut commenter
En 2023, seulement 12 % des Suisses se disaient prêts à monter dans un véhicule autonome, selon une étude de l’Office fédéral des transports (OFT). À Zurich, le taux doit être encore plus bas. Pourtant, les autorités cantonales continuent de financer le projet. Pourquoi ? Parce que l’argent coule à flots. La Confédération a débloqué 5 millions de francs (5 millions d’euros) pour ces tests, et iAMO lève des fonds à tour de bras. Les investisseurs adorent les histoires d’innovation, même si personne ne sait encore comment les rentabiliser.
Le paradoxe, c’est que ces voitures ne servent à rien.
Elles ne désengorgent pas les transports publics. Elles ne réduisent pas la pollution. Elles ne font même pas baisser les prix. Elles existent parce que quelqu’un a décidé qu’il fallait bien que la Suisse ait ses robotaxis. Comme si c’était une question de fierté nationale.
Et puis il y a le côté pratique : qui va les entretenir ? Qui va gérer les pannes ? Qui va nettoyer l’intérieur après un client ? À ce jour, aucune réponse claire. Les trois véhicules sont surveillés à distance, mais en cas de problème, un humain doit intervenir. Résultat : des délais de réponse qui peuvent dépasser 10 minutes, ce qui, pour un service payant à prix d’or, est un scandale.
Ce que les régulateurs ne disent pas
Officiellement, tout va bien. Les tests se déroulent « sans incident majeur », assure iAMO. Les autorités suisses, elles, jouent les optimistes : « C’est une première étape vers une mobilité plus intelligente. » Traduction : on ne sait pas encore comment ça va marcher, mais on continue.
Sauf que dans l’ombre, les doutes grandissent. Pourquoi Zurich et pas Genève, ou Lausanne ? Parce que la vallée de la Furt est un terrain d’expérimentation idéal : peu de circulation, des routes larges, et une population peu encline à contester. Un peu comme si on testait un médicament sur des cobayes consentants.
Et puis il y a la question de la sécurité. Personne ne sait vraiment ce qui se passe quand un robotaxi freine trop tard, ou prend une mauvaise décision. Aux États-Unis, Waymo a déjà été impliqué dans des accidents. En Chine, les véhicules autonomes de Pony.AI ont provoqué des embouteillages monstres. À Zurich, pour l’instant, tout semble sous contrôle. Mais jusqu’à quand ?
Le vrai enjeu, c’est l’argent.
Les investisseurs veulent des résultats. Les politiques veulent des photos de voitures autonomes avec des sourires. Les ingénieurs veulent prouver que la Suisse peut rivaliser avec les États-Unis et la Chine. Mais les usagers ? Personne ne leur a demandé leur avis.
Et c’est là que le bât blesse.
Pourquoi cette précipitation ?
Zurich n’est pas la première ville à tester des robotaxis. Mais rares sont celles à le faire avec si peu de moyens et si peu de clarté. Pourquoi trois voitures et pas dix ? Pourquoi ce prix exorbitant ? Pourquoi personne ne semble se soucier de l’absence de demande ?
La réponse est simple : parce que personne ne veut être en retard.
En 2020, la Suisse a interdit la conduite autonome sans supervision humaine. En 2024, elle teste trois voitures sans vraiment savoir ce qu’elle fait. C’est le syndrome du « on verra bien » poussé à son paroxysme. On avance à tâtons, on dépense des millions, et on espère que ça marchera… un jour.
Sauf que le temps presse. D’ici 2030, les géants du tech prévoient d’avoir des flottes entières de véhicules autonomes. Si la Suisse ne se réveille pas, elle risque de se faire distancer. Pas parce que ses voitures sont moins bonnes, mais parce que personne ne sait vraiment pourquoi elles existent.
Ce que ça change (ou pas)
Pour l’instant, rien. Trois voitures, quelques clients occasionnels, et des promesses en l’air.
Mais derrière ce projet, il y a une question bien plus large : la Suisse est-elle prête à accepter une mobilité pilotée par des algorithmes, sans transparence, sans contrôle réel ?
À Zurich, les transports publics fonctionnent déjà bien. Les tramways sont ponctuels, les trains aussi. Alors pourquoi ajouter une couche de complexité inutile ?
La réponse, c’est que personne ne pose vraiment la question.
On teste, on dépense, on attend. Et si dans cinq ans, ces trois voitures sont toujours là , sans avoir changé quoi que ce soit ? Personne ne sera surpris. Parce que c’est déjà le cas aujourd’hui.
La vraie révolution ne viendra pas d’une start-up zurichoise.
Elle viendra du jour où les usagers exigeront des réponses. Pas des promesses. Pas des tests. Mais des solutions concrètes. Et pour l’instant, personne ne semble prêt à leur donner.