La Fed voit dans l'IA le plus gros bouleversement économique

Kevin Warsh, ancien membre de la Fed, compare l’essor de l’IA à une révolution sans précédent. Mais derrière l’euphorie, des fractures se dessinent déjà. Voici pourquoi cette fois, l’optimisme a des limites.

Publié le 16 octobre 2026 à 20:07
La Fed voit dans l'IA le plus gros bouleversement économique

L’IA, ce cheval de Troie en costume-cravate

La Fed n’a pas tort sur un point : l’IA change tout. Mais pas comme on le croit. Les algorithmes ne vont pas juste automatiser des tâches répétitives. Ils vont reconfigurer les métiers en profondeur, et pas seulement ceux des ouvriers ou des routiers. Prenez les avocats. Aujourd’hui, 60 % des cabinets américains utilisent déjà des outils comme Harvey AI pour rédiger des contrats en 20 minutes contre 3 heures avant. Résultat ? Les juniors sont virés, les seniors voient leurs honoraires s’effondrer, et les clients ne paient plus pour du temps passé, mais pour des réponses instantanées. La productivité explose. Les revenus, eux, s’évaporent. La Fed parle de « dynamique positive ». En réalité, c’est une course vers le bas.

Et puis il y a l’effet domino. Quand une IA remplace un radiologue pour analyser des scanners, ce n’est pas qu’un emploi en moins. C’est toute la chaîne qui se déséquilibre : moins de formations en imagerie médicale, moins de recherches cliniques financées, moins de débouchés pour les ingénieurs en biomédical. On ne mesure pas encore l’ampleur du gâchis.

Pourtant, les banquiers centraux s’accrochent à leur scénario : l’IA libère des ressources, elle crée de la richesse. Oui, mais pour qui ? Les géants du tech, bien sûr. Microsoft a injecté 10 milliards de dollars dans OpenAI en 2019. Google dépense 20 milliards par an en R&D IA, soit l’équivalent du budget de la recherche publique française. L’innovation, comme toujours, se concentre entre les mains de ceux qui peuvent se permettre de prendre des risques.

Le piège de la régulation fantôme

La Fed et les régulateurs parlent d’« embûches ». Traduction : ils savent que ça va mal se passer, mais ils n’ont pas le courage d’agir. Parce que réguler l’IA, c’est toucher aux intérêts des GAFAM.

Prenez l’Europe, qui se targue d’être en avance avec son AI Act. Sur le papier, c’est ambitieux : interdiction des systèmes à risque non contrôlables, transparence obligatoire. Dans les faits, les lobbies ont déjà édulcoré 80 % des mesures. Les amendes prévues ? Dérisoires. Les contrôles ? Limités aux « systèmes critiques ». Bref, assez pour faire illusion, pas pour changer quoi que ce soit.

Aux États-Unis, c’est pire. La Fed a le pouvoir de surveiller les risques systémiques, mais elle n’a aucun outil pour encadrer l’IA. Les banques utilisent déjà des modèles prédictifs pour accorder des crédits, évaluer des risques, voire licencier des employés. Personne ne sait comment ces algorithmes prennent leurs décisions. Personne ne vérifie si les biais racistes ou genrés s’y glissent. Parce que ça coûterait trop cher, et que ça fâcherait.

Le vrai problème : l’IA n’est pas neutre

Kevin Warsh a raison sur un point : l’IA est le changement le plus déterminant de son époque. Mais il se trompe sur la nature de ce changement.

On nous vend l’idée d’une technologie libératrice, égalitaire, presque magique. En réalité, l’IA est un accélérateur de ce qu’il y a déjà : la concentration du pouvoir entre les mains d’une poignée d’acteurs, la précarisation des classes moyennes, et l’affaiblissement des États face aux multinationales.

Prenez les deepfakes. En théorie, c’est un outil de liberté : plus de censure, plus de propagande. En pratique ? Les plateformes comme Meta ou TikTok ne filtrent presque rien, et les deepfakes politiques ou pornographiques se multiplient. Résultat : la confiance dans les médias s’effondre, et les démocraties reculent.

Même chose pour l’emploi. L’IA ne va pas détruire 50 % des jobs, comme le prédisent certains rapports. Elle va en détruire 10 %, mais ceux qui restent seront si précaires que ça reviendra au même. Les métiers résilients ? Ceux qui exigent de l’empathie, de la créativité, ou une expertise rare. Autrement dit, ceux que les riches peuvent se payer.

Ce que la Fed ne dit pas

Le scénario optimiste de la Fed repose sur deux hypothèses :

  1. L’IA va créer plus d’emplois qu’elle n’en détruit. Problème : les emplois qu’elle crée sont ceux des ingénieurs en IA, déjà surpayés et ultra-spécialisés. Ceux qu’elle détruit ? Ceux des caissiers, des traducteurs, des agents administratifs. Le marché du travail ne se rééquilibre pas comme par magie.

  2. Les bénéfices de l’IA seront redistribués. Problème : les bénéfices de l’IA restent captés par ceux qui possèdent les données et les infrastructures. Les utilisateurs finaux ? Ils paient en temps, en attention, ou en données personnelles. La redistribution, c’est pour les contes de fées.

Alors, que faire ?

La Fed et les gouvernements tergiversent. Parce qu’ils ont peur. Peur de brider l’innovation, peur de perdre des voix aux élections, peur de froisser les actionnaires. Mais le temps presse.

Il faudrait au moins trois choses :

  • Une taxe sur les profits exceptionnels générés par l’IA, pour financer la reconversion des travailleurs menacés. Pas une subvention, une taxe. Parce que ces profits sont extraordinaires et injustes.
  • Un moratoire sur les licencements massifs liés à l’IA, le temps d’évaluer les alternatives. Non, on ne peut pas laisser les entreprises virer 10 000 employés en six mois sous prétexte que « l’IA le permet ».
  • Un audit public obligatoire pour les algorithmes à impact systémique, avec des sanctions réelles en cas de biais ou de risques. Pas des rapports confidentiels, pas des comités d’experts payés par les géants du tech.

La Fed a raison de voir dans l’IA un bouleversement historique. Mais elle se trompe sur la suite.

Ce n’est pas une question de régulation légère ou de confiance dans le marché. C’est une question de survie.

Pas celle des entreprises. Pas celle des actionnaires. Celle des démocraties, et de ceux qui les habitent.

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R Galaxie Rédaction

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