Pourquoi Hanoï célèbre trop tôt sa victoire
La rage tuait encore il y a dix ans. En 2013, le Vietnam comptait 50 décès annuels. Hanoï, capitale du pays, en registrait une dizaine. Aujourd’hui, zéro. Le gouvernement vietnamien l’annonce comme une réussite. Les campagnes de stérilisation des chiens, les cliniques de vaccination, les sensibilisations : tout ça marche, enfin. Sauf que non.
Parce que la rage, à Hanoï, ne se mesure plus à ses morts. Elle se mesure à ses 30 000 survivants annuels qui subissent des injections de sérum, des piqûres dans le ventre, des jours de souffrance et des factures salées. Le chiffre vient du Centre de contrôle des maladies de Hanoï, mais personne ne le commente. Pourquoi ? Parce que ces 30 000 cas, c’est l’échec en direct d’un système qui croit avoir gagné.
Le problème, c’est que la rage ne disparaît pas comme ça. Elle recule, oui. Mais elle change de visage. Elle passe des décès spectaculaires aux séquelles invisibles : douleurs chroniques, handicaps, traumatismes. Et Hanoï, avec ses 8 millions d’habitants, ses ruelles surpeuplées et ses chiens errants, reste un terrain de jeu idéal pour le virus.
Les chiens, ces fantômes de la ville
À Hanoï, on ne compte plus les chiens. Officiellement, il y en a 200 000. Officieusement, les associations estiment qu’ils sont deux fois plus nombreux. Ils errent dans les parcs, sous les ponts, derrière les échoppes. Certains sont maigres, d’autres agressifs. Beaucoup sont porteurs du virus de la rage, même sans symptômes.
Le gouvernement a lancé des programmes de stérilisation massive. En théorie, ça marche. En 2021, 120 000 chiens ont été stérilisés. En pratique, les résultats sont mitigés. Parce que les chiens reviennent. Parce que les naissances dépassent les stérilisations. Parce que les gens abandonnent encore leurs animaux dans la rue.
Pire : les cliniques vétérinaires publiques sont saturées. À l’Hôpital vétérinaire de Hanoï, les files d’attente font des heures. Un chien à soigner coûte 500 000 dongs (20 euros). Beaucoup de propriétaires n’ont pas les moyens. Alors ils les lâchent. Et les chiens, une fois dans la nature, deviennent des bombes à retardement.
Le sérum, ce leurre coûteux
Quand une morsure survient, la réaction est immédiate. Le sérum antirabique est distribué gratuitement dans les hôpitaux publics. Problème : il n’y en a jamais assez.
En 2022, le Vietnam a importé 1,2 million de doses de sérum. Assez pour 240 000 personnes. Or, 30 000 en ont besoin par an à Hanoï seule. Ça veut dire quoi ? Que des milliers de personnes se retrouvent sans traitement, ou doivent payer de leur poche des sérums importés à prix d’or (jusqu’à 1 million de dongs, soit 40 euros, la fortune d’un Hanoïen moyen).
Résultat : des familles endettées, des enfants qui refusent de jouer dehors, et une peur qui s’installe. La rage ne tue plus, mais elle ruine.
Et puis, il y a les faux positifs. Parce que le sérum, ça pique. Beaucoup. Certains patients développent des réactions allergiques graves. D’autres abandonnent le traitement après quelques injections, pensant que ça suffit. Sauf que non. Une morsure de chien enragé, c’est une course contre la montre. Si vous ratez une dose, vous mourez.
L’illusion du zéro décès
Hanoï se vante d’avoir éradiqué la rage. C’est faux. La rage est toujours là. Elle est juste moins visible. Parce que le système de santé vietnamien a appris à gérer les cas aigus. Les gens arrivent à l’hôpital à temps. Ils reçoivent leur sérum. Ils survivent.
Mais personne ne parle des séquelles. Personne ne parle des enfants qui boitent après une morsure mal soignée. Personne ne parle des adultes qui font des crises d’angoisse en voyant un chien. Parce que la rage, aujourd’hui, c’est une maladie sociale autant que médicale.
Et Hanoï n’a pas les outils pour la combattre.
1. Les chiens errants, personne ne s’en occupe vraiment
- Les programmes de stérilisation sont sous-financés. En 2023, le budget alloué était de 3 milliards de dongs (120 000 euros). Assez pour stériliser 30 000 chiens. Mais il y en a 400 000 dans la rue.
- Les abris sont saturés. Le centre de protection animale de Hanoï, l’un des rares, accueille 500 chiens. Il en reçoit 2 000 par an. Les autres finissent à la rue, ou pire, dans les soupes populaires pour animaux… où ils sont souvent euthanasiés par manque de place.
- La population se moque des campagnes. **