Un protocole connu, une application zéro
Le vaccin contre la rage existe depuis des décennies. Il est gratuit dans les hôpitaux publics vietnamiens. Il est efficace à 100 % s’il est administré à temps. Pourtant, dans le cas de cet enfant de Ia Tor, dans la province de Gia Lai, personne n’a pensé à l’injecter. Pourquoi ? Parce que les parents ne savaient pas. Parce que personne ne leur a expliqué. Parce que dans un pays où l’information circule mal, les campagnes de prévention sont rares, inefficaces, ou simplement absentes.
Selon le Centre de contrôle des maladies du Vietnam (CDC Vietnam), seulement 30 % des victimes de morsures se rendent dans un centre de santé dans les 24 heures. Le reste attend, ignore, ou croit à des remèdes traditionnels. Résultat : la rage tue. Toujours. Partout. Sans distinction.
Et puis il y a le problème des chiens. Des millions errent dans les rues du Vietnam. Peu sont vaccinés. Personne ne les traque vraiment. À Gia Lai, comme ailleurs, les animaux enragés pullulent. Pourtant, le gouvernement a lancé des programmes de stérilisation. En 2022, seulement 50 000 chiens ont été stérilisés dans tout le pays, sur une estimation de 10 à 15 millions de chiens errants. À ce rythme, la rage ne disparaîtra jamais.
Le vrai scandale ? Ce n’est pas la mort de cet enfant. C’est que ça arrive encore. Et encore. Et encore.
Les hôpitaux savent, mais ne font pas assez
À l’hôpital de Pleiku, dans la province de Gia Lai, les médecins connaissent la rage. Ils voient les cas. Ils savent que la plupart sont évitables. Pourtant, quand on leur demande pourquoi les familles ne se pressent pas pour vacciner leurs enfants, ils éludent. « Les gens ne comprennent pas l’urgence », répond un infirmier. « Ils croient que la morsure n’est pas grave. » Sauf que si. La rage est mortelle dans 99 % des cas une fois les symptômes déclarés. Une fois que l’enfant commence à avoir peur de l’eau, à halluciner, à s’agiter comme un fou, il est trop tard.
Le problème ? Les stocks de vaccin ne suivent pas. En 2023, plusieurs provinces ont signalé des pénuries. À Gia Lai, les centres de santé manquent régulièrement de sérum. « On nous envoie des livraisons, mais jamais assez », confie un médecin. Résultat : les familles qui arrivent trop tard se voient refuser le traitement. Trop tard. Toujours trop tard.
Et puis il y a l’argent. Le vaccin est gratuit pour les Vietnamiens, mais les soins post-morsure ? Pas toujours. Une série d’injections coûte entre 1 et 3 millions de dongs (40 à 120 euros). Pour une famille pauvre de Gia Lai, c’est une fortune. Alors on attend. On espère. On prie.
Le gouvernement parle, mais n’agit pas
En 2015, le Vietnam s’est engagé à éradiquer la rage d’ici 2030. Objectif noble. Problème : personne ne vérifie vraiment si les provinces tiennent leurs promesses. À Gia Lai, comme dans beaucoup d’autres régions, les programmes de vaccination canine sont lâches, mal financés, mal suivis. Les chiens errants, eux, continuent de se reproduire. Les morsures, aussi.
Le ministère de la Santé reconnaît le problème. « Nous travaillons sur une stratégie nationale », assure-t-on. Sauf que les stratégies, au Vietnam, ont souvent la vie courte. En 2018, un plan similaire avait été lancé. Deux ans plus tard, rien n’avait changé.
Et puis il y a la corruption. Dans certaines zones rurales, les fonctionnaires détournent les fonds alloués à la stérilisation des chiens. Les cliniques mobiles promises ne viennent jamais. Les vaccins promis non plus. À quoi bon promettre si on ne tient pas ?
Ce que personne ne dit
La rage, au Vietnam, c’est un problème de classe. Ce sont les enfants des campagnes qui meurent. Pas ceux des quartiers riches de Hanoï ou de Hô Chi Minh-Ville. Parce que là-bas, les chiens sont vaccinés. Parce que là-bas, les familles savent où aller en cas de morsure. Parce que là-bas, personne ne meurt de la rage.
À Gia Lai, comme dans beaucoup de provinces pauvres, l’État est absent. Les hôpitaux manquent de tout. Les campagnes de prévention ? Elles existent à peine. Les chiens errants ? Ils sont partout. Et les enfants ? Ils jouent dans la rue. Ils se font mordre. Ils meurent.
Le vrai drame, ce n’est pas la mort de cet enfant. C’est que ça pourrait être évité. Que ça devrait être évité. Et que personne ne fait assez pour l’empêcher.
Et maintenant ?
Alors oui, le Vietnam a des progrès à faire. Oui, la rage tue encore. Oui, les autorités ferment les yeux. Mais ce n’est pas une fatalité.
D’autres pays l’ont fait. La Thaïlande, les Philippines, l’Indonésie ont réduit les cas de rage de plus de 90 % en 20 ans. Comment ? En vaccinant massivement les chiens. En éduquant les populations. En rendant les soins accessibles. Le Vietnam peut le faire. Il devrait le faire. Il ne le fait pas assez.
La question n’est pas « Pourquoi cet enfant est mort ? ». La question, c’est « Pourquoi les autres vont mourir, aussi ? » Et surtout, « Pourquoi personne ne semble s’en soucier ? »
La réponse, elle, est dans les chiffres. Et dans le silence des autorités.