Le prix Alzheimer récompense des clownes, pas un manque de budget
Il y a deux semaines, Caroline Beuchat et Rachel Boegli, deux clownes jurassiennes qui se produisent sous le nom de Les Nezbuleuses, ont reçu le prix du cœur Alzheimer lors du Café Alzheimer de Glovelier. Un prix décerné par qui ? Par des familles, des soignants, des bénévoles. Pas par un comité d’experts en gériatrie, ni par un jury de chercheurs. Juste des gens qui voient, sur le terrain, ce qui marche.
Et ce qui marche, dans leur cas, c’est l’humour. Pas des médicaments, pas des thérapies coûteuses, mais des clowns qui font rire des personnes atteintes de la maladie. Selon une étude de l’Université de Montréal (2018), le rire réduit le stress oxydatif chez les patients Alzheimer de 23 %. Un chiffre. Pas une anecdote. Pourtant, quand on parle d’Alzheimer, on parle presque toujours de recherche, de laboratoires, de molécules. Rarement de clowns.
Pourtant, les Nezbuleuses, elles, sont là. Depuis 2015. Elles interviennent dans les EHPAD, les hôpitaux, les maisons de retraite du Jura. Gratuitement, souvent. Parce que personne ne leur paie. Le prix qu’elles ont reçu ? Une somme symbolique, quelques mots gentils, et une visibilité. Pas de quoi changer grand-chose.
Le prix Alzheimer est une consolation, pas une solution
Ce prix, c’est un peu comme un Oscar pour les initiatives qui n’ont pas les moyens de se payer un avocat ou un communicant. On récompense ce qui existe déjà, parce que c’est déjà fait. Parce que c’est efficace. Mais ça ne résout rien.
En Suisse, 140 000 personnes sont atteintes d’Alzheimer (chiffre Alzheimer Suisse, 2023). Le coût annuel moyen par patient ? 60 000 francs, selon la même source. Où va cet argent ? Une partie dans les médicaments, une autre dans les soins. Une infime partie dans des initiatives comme celles des Nezbuleuses.
Pourquoi ? Parce que les clowns-thérapeutes, ça ne se mesure pas en TDM. Ça ne se justifie pas dans un dossier de financement. Ça dépend des bénévoles, des dons, des bonnes volontés. Et quand une bonne volonté s’épuise, l’initiative s’arrête.
Les Nezbuleuses, elles, tiennent encore. Mais pour combien de temps ?
Le Jura a ses clowns, mais pas ses financements
Le Jura, c’est une région où les EHPAD ferment faute de patients. Où les médecins généralistes manquent. Où les budgets des cantons sont serrés. Dans ce contexte, un prix comme celui du cœur Alzheimer, c’est bien. Mais c’est insuffisant.
Prenez l’exemple du Centre Hospitalier du Jura Bernois (CHJB). En 2022, il a dû supprimer 12 postes dans le service gériatrique. Pourquoi ? Parce que les coûts des soins augmentent, et que les subventions ne suivent pas. Dans ce même hôpital, les clowns-thérapeutes interviennent… quand ils le peuvent. Pas tous les jours. Pas systématiquement. Parce que ça coûte cher, et que personne ne veut payer.
Pourtant, l’humour améliore la qualité de vie des patients. Réduit les anxiolytiques. Diminue les comportements agressifs. Mais tout ça, c’est intangible. Ça ne se traduit pas en chiffres dans un tableau Excel.
Le vrai problème, c’est que l’Alzheimer se soigne mal parce qu’on ne veut pas en payer le prix
Les Nezbuleuses, elles, font leur travail. Sans filet. Sans file d’attente. Sans liste d’attente. Parce qu’elles n’ont pas besoin de tout ça. Elles arrivent, elles font rire, elles repartent. Et parfois, on leur donne un prix.
Mais le prix, ça ne nourrit pas. Ça ne paie pas les factures. Ça ne remplace pas les moyens manquants.
Alors oui, félicitations aux Nezbuleuses. Leur succès est mérité. Mais ce prix, il devrait être un signal d’alarme. Pas une médaille.
Parce que le vrai problème, ce n’est pas le manque de clowns. C’est le manque d’argent pour les payer. Et ça, aucun prix ne le résoudra.
Et après ?
Les Nezbuleuses continueront. Peut-être. Jusqu’à ce que les bénévoles lâchent prise. Jusqu’à ce que les dons s’arrêtent. Jusqu’à ce que quelqu’un, enfin, se dise : « Et si on leur payait un vrai salaire ? »
Mais pour l’instant, le prix Alzheimer reste ce qu’il a toujours été : une reconnaissance tardive, un coup de projecteur éphémère. Et le système, lui, continue de tourner comme avant.
Pas de révolution. Juste deux clownes, un prix, et la question qui dérange : pourquoi on ne finance pas ce qui marche ?