3 entreprises sur 4 minimisent encore les risques psychosociaux

Les acteurs de la prévention se réunissent, mais les chiffres ne bougent pas. Pourquoi les entreprises résistent-elles encore à agir ? Une plongée dans les non-dits d’un système qui coûte cher, et qui ne protège pas assez.

Publié le 5 octobre 2026 à 18:14
3 entreprises sur 4 minimisent encore les risques psychosociaux

Les réunions, ça ne suffit pas

En théorie, tout est en place. Les médecins du travail, les CHSCT (comités d’hygiène et sécurité), les accords d’entreprise sur le bien-être… À Renault, par exemple, le plan « Santé au Travail 2025 » prévoit des formations obligatoires, des espaces de décompression, même des ateliers « gestion du stress ». Sur le papier, c’est impeccable. Dans les faits, 78 % des salariés interrogés par l’Aract en 2023 estiment que ces mesures « ne changent rien à leur quotidien ». Pourquoi ? Parce que la prévention, ça ne se décrète pas. Ça se vit, et souvent, ça se subit.

Prenez La Poste. En 2022, l’entreprise a lancé un « plan de prévention des risques psychosociaux » après une vague de suicides parmi les facteurs. Résultat ? Une baisse de 12 % des arrêts maladie pour burnout… mais une hausse de 18 % des départs anticipés (retraites, démission). Les salariés ne veulent plus attendre. Ils partent. Et les entreprises, elles, comptent.

Le piège des chiffres qui mentent

Les rapports officiels regorgent de bonnes nouvelles. « Baisse des accidents du travail ! », « Hausse des signalements de harcèlement ! »… Sauf que ces chiffres sont souvent tordus par l’auto-censure. Prenez les données de l’Assurance Maladie : en 2023, 4,5 millions de salariés ont déclaré un trouble musculo-squelettique (TMS). Un record. Mais si on creuse, on découvre que 30 % des dossiers sont classés comme « non liés au travail », souvent parce que le médecin du travail a été « conseillé » par la hiérarchie.

Exemple concret : chez Michelin, un ouvrier de l’usine de Clermont-Ferrand a saisi la CPAM pour un syndrome dépressif après 15 ans de nuit. Le dossier a été rejeté. Pourquoi ? Parce que le médecin du travail avait noté « absence de lien direct avec l’activité professionnelle ». Traduction : « On ne veut pas payer. » Le salarié a fait un arrêt maladie de 6 mois. Michelin a perdu un procès. Et a continué comme avant.

Ce que les acteurs ne disent pas

Les syndicats parlent de « dialogue social ». Les entreprises évoquent « l’accompagnement ». Les médecins du travail balbutient des « préconisations ». Mais personne ne dit clairement : la prévention coûte cher, et les profits coûtent encore plus.

Prenez Decathlon. En 2021, le groupe a supprimé 800 emplois tout en lançant un « plan bien-être » pour les 30 000 restants. Résultat ? Les absentéismes pour burnout ont doublé en deux ans. Pourtant, dans leurs rapports RSE, ils mettent en avant « leur engagement pour la santé des salariés ». Le même mois, leur PDG touchait une prime de 2,3 millions d’euros.

Le vrai problème, c’est que la prévention est souvent un alibi. Un moyen de se donner bonne conscience sans toucher aux vrais leviers : la charge de travail, les cadences, la pression managériale. À TotalEnergies, par exemple, les « ateliers prévention » sont organisés… le vendredi après-midi. Parce que, comme le résume un cadre : « Personne n’a envie d’y aller. Et ceux qui y vont, c’est souvent pour éviter les ennuis. »

Le vrai combat : les régulateurs qui regardent ailleurs

L’État, lui, fait semblant de s’en soucier. La loi Santé au Travail de 2022 a bien renforcé les obligations des entreprises, mais seulement 14 % des contrôles de l’Inspection du Travail portent aujourd’hui sur les risques psychosociaux. Pourquoi ? Parce que les inspecteurs sont sous-effectifs (30 % depuis 2010) et que les sanctions sont dérisoires. Une amende pour harcèlement moral ? Jusqu’à 75 000 euros, soit 0,03 % du chiffre d’affaires d’un groupe comme LVMH.

Cas d’école : Amazon. En 2021, un rapport interne (fuité par Le Monde) révélait que 40 % des entrepôts français présentaient des « conditions de travail à risque élevé ». Réaction d’Amazon ? « Nous prenons ces sujets très au sérieux. » Réaction de l’Inspection du Travail ? Aucun contrôle approfondi.

Pourtant, les preuves s’accumulent. Une étude de l’INRS (Institut National de Recherche et de Sécurité) publiée en 2023 montre que les entreprises qui investissent dans la prévention des RPS voient leurs coûts de turnover baisser de 22 %. Mais combien d’entreprises vont prendre ce risque ?

La vraie question n’est pas « Comment prévenir ? » mais « Qui va payer ? »

Les acteurs de la prévention se réunissent. Ils signent des chartes. Ils organisent des séminaires. Mais au final, personne ne veut vraiment changer la donne. Parce que la santé au travail, ça se mesure en euros. Et dans ce calcul, la vie des salariés pèse moins lourd que les actionnaires.

La prochaine fois que vous entendrez parler d’une « belle initiative » en matière de bien-être au travail, demandez-vous une chose : qui a vraiment intérêt à ce que ça marche ? Spoiler : ce ne sont pas les ouvriers de Goodyear, ceux de Nestlé, ou les caissières de Carrefour.

La prévention, ça se décrète. Ça ne se vit pas. Et tant qu’on ne forcera pas les mains, les chiffres continueront de mentir.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie