Le 5 octobre 2026, les HUG lanceront leur Semaine de la santé mentale avec un angle simple : « L’estime de soi, clé de tout. » Sur les affiches, des visages souriants, des slogans du type « Vous méritez d’être écouté. » À première vue, rien de choquant. Sauf que personne ne vous expliquera comment passer de la déprime à l’estime de soi en cinq jours. Et surtout, personne ne vous dira pourquoi cette approche est un leurre, ou pire, un leurre utile pour les HUG, qui évitent ainsi de parler des vrais problèmes : les listes d’attente qui explosent, les psychiatres en grève, les patients qui se font hospitaliser en urgence parce qu’on leur a refusé une place en ambulatoire depuis trois mois.
L’estime de soi, ce leurre bien pratique
Pourquoi l’estime de soi ? Parce que c’est facile à vendre. Pas besoin de chiffres, pas besoin d’admettre que le système est saturé. « Travailler sur soi, c’est toujours positif », martèle le communiqué de l’Office cantonal de la santé. Sauf que travailler sur soi, quand on est en burn-out, ça ressemble à essayer de souffler sur un incendie avec un ventilateur. Les ateliers proposés ? « Gestion du stress », « Assertivité », « Auto-compassion ». Traduction : « Apprenez à mieux vivre avec votre merde, on s’occupe pas du reste. »
Et puis, il y a le détail qui saute aux yeux : l’estime de soi, c’est un concept individuel. Ça vous concerne vous, pas le système. Pas les 2 500 patients en attente de consultation en psychiatrie à Genève (chiffre OCSanté 2025). Pas les 12 % de Suisses qui déclarent ne pas avoir accès aux soins mentaux faute de moyens (étude BFS 2024). Non, c’est votre problème. « Vous êtes votre propre solution », sous-entend la campagne. Comme si la santé mentale se résumait à une question de volonté.
Le vrai sujet que les HUG éludent
Pourtant, tout le monde sait que l’estime de soi ne se décrète pas. Elle se construit, ou se brise, dans des contextes concrets. Un jeune en crise parce qu’il a échoué à l’examen ? Son estime en prend un coup, mais la vraie question, c’est : « Pourquoi le système scolaire ne l’a pas soutenu ? » Un parent épuisé qui sombre ? « Pourquoi les crèches sont à 3 000 francs par mois ? » Les HUG le savent. Ils ont les données. Mais parler de ça, c’est parler de politique. De budgets. De réformes qui fâchent. Alors on préfère vous parler de « confiance en soi », comme si c’était une recette de cuisine.
Et puis il y a l’ironie : les HUG, c’est l’hôpital qui déborde. En 2025, 40 % des lits de psychiatrie étaient occupés par des patients en attente d’une place en ambulatoire (source : rapport annuel HUG). Vous croyez vraiment que leur priorité, c’est de vous apprendre à « vous aimer davantage » ? Non. Leur priorité, c’est de gérer la crise. Et quand on est submergé, on vous balance un atelier sur « la résilience » et on fait semblant d’avoir fait notre part.
L’atelier qui cache la forêt
Prenez l’exemple du « Café des émotions », organisé le 8 octobre dans le hall des HUG. « Un espace pour échanger librement », promet l’affiche. Sauf que dans un hôpital où les files d’attente font la queue devant les urgences psychiatriques, un café, c’est un peu comme proposer un thé à un noyé. Le problème n’est pas que vous « n’osez pas parler de vos peurs ». Le problème, c’est qu’il n’y a pas assez de thérapeutes. Pas assez de places. Pas assez de moyens.
Et puis, soyons clairs : ces ateliers, c’est du low-cost. Moins cher qu’un psychiatre. Moins engageant qu’une réforme. Moins risqué politiquement. « On fait notre part en sensibilisant », se disent les organisateurs. Sauf que sensibiliser sans moyens, c’est comme bander une jambe de bois : ça fait semblant d’agir.
Ce que la semaine de 2026 ne vous dira pas
La semaine de la santé mentale des HUG en 2026 aura trois grands axes :
- « L’estime de soi, c’est la base » (avec des témoignages de patients « qui ont réussi à rebondir »).
- « Les réseaux sociaux nuisent à votre image » (sans jamais citer les algorithmes qui poussent à la comparaison).
- « La prévention, c’est aujourd’hui » (sans jamais expliquer comment prévenir quand les structures saturent).
Ce qu’ils ne diront pas, c’est que la santé mentale à Genève, c’est un peu comme le trafic : tout le monde se plaint, mais personne ne veut payer pour déblayer. Les HUG savent que les listes d’attente sont un scandale. Ils savent que les psychiatres sont en colère. Ils savent que les patients en urgence attendent des heures dans les couloirs. Mais parler de ça, c’est admettre que leur modèle est en échec.
Alors on vous parle d’estime de soi. Comme on vous parle de « bien-être au travail » quand les salaires stagnent. Comme on vous parle de « développement personnel » quand le système vous écrase. C’est plus facile à vendre. Et ça permet de garder les vrais problèmes sous le tapis.
La vraie question : et après ?
À la fin de la semaine, vous aurez peut-être participé à un atelier sur « comment vous sentir mieux ». Vous aurez peut-être même acheté un livre sur « l’affirmation de soi » (disponible à la boutique des HUG, bien sûr). Mais votre dépression, elle, sera toujours là. Votre burn-out aussi. Votre enfant en crise, votre parent âgé qui sombre, votre collègue qui craque, rien de tout ça ne disparaîtra parce que vous aurez appris à « mieux gérer vos émotions ».
La santé mentale, ce n’est pas une question de recette magique. C’est une question de moyens. De politiques publiques. De volonté politique. Les HUG le savent. Mais cette semaine, ils préfèrent vous parler de vous. Parce que c’est moins compliqué. Et moins dangereux.
Alors oui, allez à leur café des émotions si ça vous chante. Mais ne vous leurrez pas : derrière les sourires et les slogans, il n’y a pas de solution. Juste une semaine pour faire croire que tout va bien.
Le dernier piège : croire que c’est à vous de changer
Le pire, c’est que ça marche. Les gens repartent de ces ateliers avec l’impression d’avoir « fait quelque chose ». « Au moins, j’ai essayé », se disent-ils. Pendant ce temps, les HUG peuvent continuer à faire semblant d’agir. Les listes d’attente continuent de grossir. Les psychiatres continuent de partir. Et les patients continuent d’attendre.
La prochaine fois que vous verrez une affiche des HUG avec « Vous méritez d’être écouté », demandez-vous une chose : « Écouter, oui. Mais par qui ? Et combien de temps ? » Parce que l’estime de soi, ça ne se décrète pas. Et la santé mentale, ça ne se résume pas à un atelier.
Ce qu’il faudrait leur demander
Si les HUG voulaient vraiment aborder la santé mentale, ils organiseraient une semaine sur :
- « Pourquoi il faut 6 mois pour voir un psychiatre à Genève ? »
- « Comment financer les soins mentaux sans mettre les patients en concurrence ? »
- « Que fait la Confédération pour les hôpitaux psychiatriques qui ferment faute de moyens ? »
Mais ça, ce serait compliqué. Et ça, ce serait vrai. Alors on reste sur l’estime de soi. Parce que c’est plus simple. Et parce que ça permet de ne pas avoir à répondre.
La santé mentale n’est pas un problème individuel. C’est un problème de système.
Et les HUG le savent très bien.