Un outil oublié des pharmacies et des discussions de couple
Le préservatif féminin, c’est l’arme secrète des femmes qui veulent éviter les IST sans avoir à négocier avec leur partenaire. Pourtant, quand on demande à une pharmacienne de le montrer, elle vous regarde comme si vous veniez de lui parler d’un produit périmé depuis les années 90. À la pharmacie du quartier, à Paris, une employée a haussé les épaules en me tendant le paquet : « Ça, c’est pour les cas désespérés. Personne n’en prend. » Cas désespérés. Le terme est lâché, comme une évidence. Comme si le préservatif féminin était réservé aux femmes qui n’ont pas d’autre choix, celles dont les partenaires refusent le préservatif masculin, celles qui sont en situation de vulnérabilité. Un préservatif pour les autres.
Pourtant, son efficacité contre les IST est identique à celle du masculin (95 % si utilisé correctement, selon l’OMS). Et contre les grossesses non désirées, il est aussi efficace qu’un stérilet (plus de 99 % d’efficacité). Alors pourquoi cette image de produit de dernier recours ? Peut-être parce qu’il coûte cher pour celles qui ne sont pas éligibles au remboursement à 100 %. 2,50 € en pharmacie, sans prise en charge. Un prix symbolique, mais un frein pour beaucoup.
Et puis, il y a le mythe de l’inconfort. Les femmes qui l’ont essayé le décrivent comme « un peu bizarre au début », mais pas insupportable. Le vrai problème, c’est l’habitude. On a tellement martelé que « le préservatif, c’est pour les mecs » que même les femmes qui en ont besoin hésitent à en parler. Comme si avouer qu’on l’utilise, c’était avouer qu’on n’a pas confiance en son partenaire.
Le remboursement Ă 100 %, une victoire Ă la Pyrrhus
En 2018, la Sécurité sociale a décidé de prendre en charge à 100 % le préservatif féminin pour les moins de 26 ans. Une mesure logique, vu son efficacité. Sauf que personne ne le sait.
À l’accueil d’un planning familial à Lyon, une bénévole m’a regardée avec un sourire en coin : « Ah, vous voulez le remboursé ? Il faut demander la prescription d’un médecin. » Une prescription. Comme pour la pilule. Comme si c’était un médicament, pas un moyen de prévention.
Et puis, il y a l’ignorance des professionnels de santé. Une gynécologue à Marseille m’a confié : « Je ne le prescris presque jamais. Les patientes ne me le demandent pas. » Un cercle vicieux. Les femmes ne savent pas qu’il existe, les médecins ne le proposent pas, les pharmacies ne le mettent pas en avant. Résultat : un produit efficace, mais enterré.
Pourtant, les chiffres sont là . Selon une enquête de l’ANRS (Agence nationale de recherches sur le sida), les jeunes femmes de 18 à 24 ans sont deux fois plus exposées aux IST que les hommes du même âge. Deux fois. Et dans ce groupe, les moins de 26 ans sont celles qui bénéficient du remboursement. Alors pourquoi ne s’en servent-elles pas ?
Le lobby du préservatif masculin, ou comment un produit dominant étouffe la concurrence
Le préservatif masculin, lui, est partout. Dans les distributeurs des toilettes des bars, dans les pochettes des préservatifs gratuits distribués en boîte de nuit, dans les publicités qui clignotent à la télé. Il est là , visible, normalisé.
Le féminin, lui, est invisible. Pourquoi ? Parce que l’industrie pharmaceutique a peu d’intérêt à le promouvoir. Un préservatif, ça se vend par millions. Et le masculin en écoule bien plus que le féminin. Le marché, c’est les hommes.
En 2022, la société Ansell (qui détient la marque Femidom, le seul préservatif féminin commercialisé en France) a déclaré que seulement 1 % de ses ventes concernaient le féminin. 1 %. Un échec commercial ? Non, un choix.
Le préservatif masculin est ancré dans la culture. On en parle, on en rit, on en fait des blagues. Le féminin, lui, reste un objet médicalisé, presque honteux. Comme si protéger sa santé était une honte.
Ce qui bloque vraiment : la peur de l’inconnu et le manque d’éducation sexuelle
Le vrai problème, ce n’est pas le prix. C’est l’éducation.
En 2021, une étude de l’UNFPA (Fonds des Nations Unies pour la population) a montré que seulement 37 % des Françaises savaient que le préservatif féminin existait. 37 %. Et parmi celles qui le connaissent, seulement 12 % l’ont déjà utilisé.
Pourquoi ? Parce qu’on n’en parle ni à l’école, ni chez le médecin, ni dans les médias.
À l’école, on apprend « le préservatif », point. Pas lequel. Pas comment le choisir. Pas qui peut l’utiliser. Comme si tout le monde était un homme de 25 ans avec un partenaire consentant.
Chez le médecin, on parle contraception, mais rarement prévention des IST. On prescrit la pilule, mais rarement le préservatif féminin. Comme si c’était une option secondaire.
Dans les médias, quand on parle de préservatifs, c’est toujours du masculin. Les campagnes de prévention ? Masculines. Les débats sur le consentement ? Masculins. Les discussions sur la santé sexuelle ? Masculines.
Le préservatif féminin, lui, n’a pas de place. Il est relégué au rang des accessoires, comme un plan B pour celles qui n’ont pas d’autre choix.
Alors, qui en profite vraiment ?
Les rares qui l’utilisent savent pourquoi.
- Les travailleuses du sexe, qui veulent éviter les IST sans dépendre de leurs clients pour se protéger.
- Les femmes en couple non monogame, qui veulent une protection sans avoir à négocier à chaque fois.
- Les victimes de violences conjugales, qui veulent reprendre le contrĂ´le sans que leur partenaire ne sache.
- Les jeunes femmes en situation de précarité, qui n’ont pas accès à d’autres moyens de contraception.
Elles. Pas les autres.
Parce que pour les autres, le préservatif masculin suffit. Parce que pour les autres, la pilule ou le stérilet suffisent. Parce que pour les autres, la santé sexuelle, c’est un sujet qui se traite entre quatre murs, sans en parler.
La solution ? En parler. Vraiment.
Le préservatif féminin n’est pas une solution miracle. Mais c’est une option. Et dans un monde où les droits des femmes reculent, où l’accès à la contraception est menacé, où les IST explosent chez les jeunes, c’est une option qui mérite d’être connue.
Alors pourquoi on en parle si peu ?
Parce que la santé sexuelle des femmes, ça n’intéresse personne. Sauf celles qui en ont besoin.
Et elles, elles attendent.