Un patient entre en ville avec une ordonnance pour trois mois de traitement. Le médecin signe, le pharmacien dispense, la Sécu rembourse. Sur le papier, c’est simple. Dans la réalité, ça sent le piège à cons. Pourtant, c’est exactement ce que le ministère de la Santé propose d’étendre : porter à 90 jours la durée maximale de prescription pour 372 maladies, au lieu des 30 jours actuels pour la plupart des molécules. Officiellement, c’est pour « optimiser les parcours de soins » et éviter les « ruptures de traitement ». Officieusement, c’est une façon d’économiser sur les contrôles et de faire porter aux médecins une responsabilité qui n’est pas la leur : devenir les caissiers de la Sécu sans en avoir les moyens ni les outils.
372 maladies, un seul problème : les médecins ne sont pas des comptables
Prenez le cas de l’HTA, l’hypertension artérielle. Aujourd’hui, un médecin prescrit un traitement sur 30 jours, vérifie la tension du patient au prochain rendez-vous, ajuste si besoin. Avec 90 jours, le patient revient trois fois moins souvent. Problème : la tension peut monter, descendre, ou le patient arrêter son traitement parce qu’il oublie, ou parce qu’il n’a plus les moyens d’acheter ses comprimés. Le médecin, lui, n’en saura rien. Sauf s’il prend le temps de rappeler son patient, de vérifier son observance, de lui demander s’il a les moyens de payer sa part. Qui va payer ce temps-là ? La Sécu ? Les hôpitaux ? Non. Les médecins.
Et puis, il y a les maladies où les traitements ne sont pas interchangeables. Un patient sous immunosuppresseurs après une greffe de rein doit prendre exactement la bonne dose, au bon moment. Si son médecin prescrit trois mois d’un coup, et que le patient rate une prise, adieu le greffon. Mais qui sera responsable ? Le médecin, bien sûr. Pas la Sécu. Pas le patient. Lui.
Le vrai coût caché : les erreurs médicales en série
En 2022, une étude de la Haute Autorité de Santé (HAS) montrait que 1 patient sur 10 faisait une erreur de traitement dans l’année. Un sur 10. La plupart du temps, parce qu’il oubliait sa dose, ou parce qu’il mélangeait ses médicaments. Avec des prescriptions de 90 jours, ce chiffre va exploser. Parce qu’un médecin ne peut pas suivre 90 jours de traitement comme il suit 30.
Prenez les antidépresseurs. Un patient sous sertraline doit souvent ajuster sa dose au fil des semaines. Si le médecin prescrit trois mois d’un coup, comment il fait pour savoir si la dose est toujours bonne ? Il ne le sait pas. Le patient, lui, peut se sentir mieux… ou pire. Et si c’est pire, qui est responsable ?
La Sécu économise, les patients paient
Le ministère parle d’« optimisation ». Les syndicats de médecins parlent de « charge de travail supplémentaire ». Personne ne parle des patients. Parce que, au final, ce sont eux qui vont trinquer.
- D’abord, ils paieront plus. Une boîte de 30 comprimés coûte 5 euros. Une boîte de 90, ça peut faire 12 euros. La Sécu rembourse la même chose, mais le patient met la main au portefeuille.
- Ensuite, ils risquent des effets secondaires. Parce qu’un traitement qui marche à 30 jours peut ne plus marcher à 90. Et personne ne vérifie.
- Enfin, ils seront moins suivis. Moins de rendez-vous = moins de détection précoce. Un cancer ? Une décompensation diabétique ? Trop tard, peut-être.
Le vrai jeu : faire porter aux médecins la responsabilité des économies
Le ministère veut élargir la liste des maladies concernées et allonger la durée. Pourquoi ? Parce que ça coûte moins cher à gérer. Moins de contrôles, moins de remboursements intermédiaires, moins de paperasse. Mais à qui ça profite ? Pas aux patients. Pas aux médecins. À la Sécu, qui peut dire : « On a réduit les coûts, c’est bon. »
Sauf que les coûts, ils ne font que se déplacer. Ils passent des comptes de l’Assurance Maladie… aux dossiers médicaux, aux urgences, aux complications évitables.
La vraie question : et si on arrêtait de faire croire que c’est une bonne idée ?
En 2018, l’Allemagne a testé des prescriptions de 90 jours pour certains traitements chroniques. Résultat ? 12 % de patients en rupture de traitement en plus, et une hausse des hospitalisations pour non-observance. La France veut faire pareil, sans même attendre les résultats. Pourquoi ? Parce que les économies immédiates valent mieux que la santé des patients.
Les médecins vont signer. Ils n’ont pas le choix. Mais ils devraient avoir le courage de dire : « Non. On ne sera pas les gendarmes de vos économies. »
Parce que, au final, la vraie question n’est pas : « Est-ce que ça marche ? » Mais : « Qui va payer le prix, quand ça ne marchera pas ? »