Le 1er octobre prochain, la PrEP sera gratuite pour tous. Enfin. Ou presque. Raihei Ansquer, la ministre de la Santé, l’a annoncé comme une victoire : 15 mois de phase pilote, puis généralisation. Sur le papier, c’est simple : une pilule par jour pour éviter le VIH. En pratique, c’est un casse-tête. Et si la mesure arrive trop tard pour certains ? Et si elle ne change rien pour d’autres ?
Le chiffre qui résume tout : 3 000. C’est le nombre de personnes sous PrEP en France aujourd’hui, selon Santé publique France. Trois mille sur combien ? Sur 1,5 million de personnes exposées au risque d’infection, selon l’ONUSIDA. Autrement dit, 0,2 %. Un désastre. La PrEP existe depuis 2015, mais elle coûte cher : entre 200 et 500 euros par mois. Résultat : seuls les plus aisés ou ceux couverts par des associations pouvaient y accéder. Désormais, l’État prend en charge le coût. Sauf que…
Les médecins qui ne veulent pas prescrire
Pourquoi si peu de gens en bénéficient aujourd’hui ? Parce que les généralistes boudent le dossier. La PrEP, c’est du temps. Des bilans sanguins réguliers. Des discussions sur la sexualité que beaucoup évitent. Selon une enquête de l’ANRS (Agence nationale de recherche sur le sida), 40 % des médecins interrogés refusent de prescrire la PrEP, par manque de formation ou par confort. Certains attendent que les infectiologues ou les centres de dépistage s’en chargent. D’autres estiment que c’est « trop compliqué ».
Et puis, il y a les déserts médicaux. Dans les zones rurales ou les quartiers populaires, trouver un médecin qui accepte de suivre un patient sous PrEP relève du parcours du combattant. À Paris, c’est plus facile. À Lille, à Strasbourg, ou dans les DOM-TOM ? Moins. La gratuité va-t-elle changer la donne ? Pas forcément. Les laboratoires pharmaceutiques, eux, ont déjà anticipé : ils vont devoir livrer des millions de pilules en urgence. Mais où ? Et à quel rythme ?
Le vrai problème, c’est l’accès.
Prenez l’exemple de la Guyane. Là-bas, le VIH progresse chez les jeunes, et les cas de syphilis explosent. Pourtant, les stocks de PrEP sont régulièrement en rupture. Pourquoi ? Parce que les flacons arrivent en retard, ou parce que les pharmacies refusent de les commander par peur des paperasses. La gratuité ne résout pas ça. Elle ajoute même une couche de complexité : comment gérer les remboursements ? Qui paie quoi ? Les hôpitaux ? Les mutuelles ? Personne n’a vraiment la réponse.
Et puis, il y a ceux qui ne veulent pas en entendre parler. Les associations de lutte contre le sida tirent la sonnette d’alarme depuis des années : la PrEP, c’est bien, mais il faut aussi dépister, soigner, éduquer. Sans ça, à quoi bon ? Certains médecins estiment que la PrEP donne un faux sentiment de sécurité. D’autres que ça décourage les gens de se protéger autrement. Bref, le débat est loin d’être clos.
Ce que la gratuité ne changera pas
La PrEP gratuite, c’est une bonne nouvelle. Mais une bonne nouvelle qui arrive trop tard pour beaucoup. Parce que le VIH ne touche pas tout le monde de la même façon. En 2023, 40 % des nouvelles infections concernaient des hommes gay ou bisexuels, selon l’InVS. Un public déjà très surveillé, très informé. Les autres ? Les travailleurs du sexe, les migrants, les usagers de drogues… Ceux-là, on les oublie souvent. Et pour eux, la PrEP gratuite ne suffira pas.
Il y a aussi le problème de l’observance. Une pilule par jour, c’est facile à dire. Mais dans la réalité, combien de gens l’oublieront ? Combien de gens la prendront par intermittence, parce qu’ils ont peur des effets secondaires ? Les études montrent que seulement 50 % des patients suivent correctement le traitement sur le long terme. Résultat : des infections qui persistent, des résistances qui apparaissent.
Et puis, il y a l’argent. Oui, la PrEP sera gratuite. Mais les consultations, les analyses, les éventuels effets secondaires ? Tout ça, ça coûte cher. Et les gens qui n’ont pas de mutuelle ? Ils vont encore payer. La gratuité, c’est une avancée. Mais ce n’est pas une révolution.
L’autre face de la médaille : le business de la prévention
Derrière la PrEP gratuite, il y a un enjeu économique. Les laboratoires, eux, ont intérêt à ce que ça marche. Gilead, le géant américain qui détient le brevet du Truvada (la molécule la plus utilisée), a déjà annoncé des partenariats avec des associations en France. Objectif : écouler des millions de pilules. Mais à quel prix ?
Parce que la PrEP, c’est aussi un marché. Un marché qui attire. Les startups de santé proposent déjà des « packs PrEP » avec suivi inclus, pour 100 euros par mois. Les cliniques privées misent sur les touristes et les expatriés. Bref, tout le monde veut sa part du gâteau. Sauf que, pour les plus précaires, le gâteau reste hors de portée.
Le vrai défi, ce n’est pas la gratuité. C’est la confiance.
En 2020, une étude de l’ANRS révélait que 30 % des hommes gay en France avaient déjà entendu parler de la PrEP, mais seulement 10 % l’avaient essayée. Pourquoi ? Parce qu’ils n’y croyaient pas. Parce qu’ils avaient peur des jugements. Parce que les médecins leur avaient dit que c’était « pas pour eux ».
La gratuité va-t-elle changer ça ? Peut-être. Mais pas assez vite. Pas assez fort. Parce que le VIH, c’est comme une maladie sociale. Il frappe ceux que la société oublie. Et la PrEP gratuite, ça ne les rappellera pas au premier plan.
Ce qui nous attend en octobre
Alors, que va-t-il se passer le 1er octobre ? Rien de magique. Les stocks vont arriver. Les médecins vont enfin se décider à prescrire. Les associations vont multiplier les campagnes. Mais dans les faits, beaucoup de gens vont continuer à se faire contaminer. Parce que la PrEP, c’est une solution parmi d’autres. Et parce que la santé publique, ça ne se décrète pas.
La vraie question, c’est celle-ci : est-ce que la France va enfin assumer sa responsabilité ? Ou est-ce qu’elle va encore laisser tomber ceux qui en ont le plus besoin ?
La réponse, elle, ne viendra pas avec la gratuité de la PrEP. Elle viendra avec les chiffres de 2025. Et là, on saura si cette mesure était une avancée… ou juste un coup de com.